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"Ce ne sont pas les électeurs qui ont changé, mais les partis traditionnels qui ont échoué."

Pays : France

Tags : élection présidentielle, Présidentielle 2017, Interview

Pour la première fois de l'histoire de la Ve République, les candidats des deux grands partis de la droite et de la gauche ont été éliminés dès le premier tour de l’élection présidentielle. Ils laissent le champ libre au candidat centriste d’En marche !, face à la patronne de l’extrême-droite. Comment expliquer la victoire de ces deux partis ? L’élection du 23 avril traduit-elle de nouvelles fractures au sein de la société française ? Pour mieux comprendre, nous avons posé la question à Michel Wieviorka, sociologue et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

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Michel Wieviorka : Les aspirations des citoyens n’ont pas changé en l’espace de cinq ans, mais cette campagne a révélé l’incapacité des grands partis traditionnels à répondre aux attentes des électeurs. À droite, les Républicains auraient dû régler le problème d’ordre moral de leur candidat avant que la crise ne s’envenime. À gauche, l’Élysée et François Hollande ont sciemment laissé leur propre parti se disloquer au profit des Insoumis de Jean-Luc Mélenchon ou du mouvement centriste d’Emmanuel Macron.

Tous ces comportements ont été mal perçus par les électeurs, qui ne se sont pas reconnus dans leur campagne. Les partis traditionnels en ressortent affaiblis, financièrement et politiquement, et la question est maintenant de savoir s’ils seront capables de tirer les leçons de leurs erreurs pour se reconstruire sans exploser de l'intérieur.

 

La victoire du mouvement centriste d’Emmanuel Macron et du Front national annonce-t-elle la fin du clivage droite-gauche ?

Michel Wieviorka : Ce clivage existe toujours, mais il se superpose désormais à d’autres. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, mais la victoire d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen met en évidence l'opposition de deux types d’électeurs : d’un côté ceux qui se revendiquent appartenir à une société ouverte et à une nation tolérante, de l’autre ceux d’une société beaucoup plus fermée et d’une nation homogène. Bien sûr, l'image est réductrice. L’électorat de Macron peut aussi être défini comme pro-européen et peu axé sur l’écologie contrairement à des candidats comme Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon.

De son côté, le score de Marine Le Pen est plus élevé que celui de son père en 2002, mais il reste en-dessous du résultat qu’elle espérait. Parmi ses électeurs, beaucoup avaient à cœur de voir s’éloigner Nicolas Sarkozy et François Hollande. Leur souhait a été exaucé dès les primaires. Ils ne votent donc plus pour elle par protestation ou par rejet des autres partis, mais parce qu’ils adhèrent à ses propositions concernant l’Islam, l’Europe ou la peine de mort.

 

C’est auprès des jeunes électeurs que Jean-Luc Mélenchon a eu le plus de succès. Assiste-t-on à une nouvelle forme de fracture sociale liée à l’âge ?

Michel Wieviorka : Jean-Luc Mélenchon n’est pas le seul à avoir séduit les jeunes âgés de moins de 25 ans. Marine Le Pen a également misé sur cette tranche de l'électorat. Mais la stratégie des deux candidats est très différente : pour convaincre, la candidate du Front national a créé son propre mouvement sous la forme d’un parti, alors que le candidat de la France insoumise a regroupé ses électeurs via une plateforme citoyenne, en utilisant massivement internet et les réseaux sociaux. Il a introduit une nouvelle manière de faire de la politique, plus diffuse et moderne, massivement relayée sur les réseaux sociaux. Ceux-ci constituent un nouvel outil dont l'influence ne cesse de s'étendre, comme le montre l’exemple américain.

 

Avec un parti qu’il revendique au-delà des clivages politiques, Emmanuel Macron peut-il vraiment réussir à rassembler ?

Macron a séduit la droite de la gauche et la gauche de la droite

Michel Wieviorka - 24/04/2017

Michel Wieviorka : Tout dépend de la dynamique qu'il parviendra à imposer dans les semaines à venir, et notamment au moment des législatives. Jusqu'à présent, il a su se placer intelligemment sur l’échiquier politique. Il a tiré parti de la déchéance de la gauche, de l’échec de François Bayrou qui ne pouvait plus se présenter et qui lui a apporté son soutien et de la crise morale que traverse la droite.

Cela a rendu son discours audible à de nombreux électeurs longtemps indécis : il est par exemple le seul à soutenir l’Europe et la politique migratoire. Son discours a séduit la droite de la gauche et la gauche de la droite, c’est-à-dire cette immense masse qui préfère se rapprocher du centre que de s’éloigner vers les extrêmes.