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Calais : l'armée, le mur et le bidonville

Pays : France

Tags : Réfugiés, Calais

En France comme en Grande-Bretagne, les réactions politiques s’enchaînent pour appeler à sécuriser le port de Calais et l’entrée du tunnel sous la Manche, où 3000 migrants tentent de passer en Angleterre. Mais les voix dénonçant la situation humanitaire de ces personnes réduites à vivre dans un bidonville sont beaucoup moins nombreuses.

Une nuée de migrants traverse la Mediterranée à la recherche d'une existence meilleure et cherche à venir au Royaume-Uni.

David Cameron, Premier ministre britannique - 30/07/2015

"Déployez l’armée" : le cri des tabloïds britanniques

"lI est temps de stopper cette folie migratoire". Voici le titre du Daily Mail, un tabloïd britannique, qui, dans son édition du 30 juillet, décrit une ville assiégée et plongée dans le chaos. Nous ne sommes pas dans une zone de guerre, mais bien à Calais, ville du nord de la France où vivent 72 500 habitants. Et les "autres". Les autres, ce sont les migrants : trois mille personnes, hommes, femmes et enfants, qui fuient la guerre en Irak et en Syrie ou la répression politique au Soudan et en Erythrée. Leur but : rejoindre la Grande-Bretagne, où l’absence de carte d’identité permet d’être employé plus facilement, quitte à travailler au noir. Seulement, l’eldorado britannique ne semble pas disposé à ouvrir ses frontières et à accueillir "quelques milliers de migrants exténués". Après tout, comme le rappelle le quotidien, "nous avons empêché Hitler d’entrer". Reste une seule solution : "envoyer l’armée pour arrêter l’invasion de migrants", comme le propose le Daily Express, un autre tabloïd, même si personne ne semble en mesure de chiffrer précisément cette "invasion". Loin d’être impopulaire, l’idée est reprise par Nigel Farage, le leader de l’UKIP, un parti xénophobe et antieuropéen, et par Don Armour, patron de l’association des transporteurs de fret, excédé de voir les routiers et les vacanciers britanniques bloqués à l’entrée du tunnel sous la Manche. Même David Cameron, le Premier ministre, y est allé de sa petite phrase, fustigeant cette "nuée de migrants" qui cherche à venir au Royaume-Uni "parce qu'il y a du travail, que son économie est en pleine croissance et que c'est un endroit incroyable pour vivre". Tous semblent oublier que la situation de Calais résulte en grande partie d’une série d’accords conclus entre la France et la Grande-Bretagne, dénoncés par le tribunal international de La Haye en 2007.

 

Un mur qui ne dit pas son nom

En savoir plus...

Notre dossier L'Europe face à ses frontières.

Si trois mille personnes en sont réduites à risquer leur vie dans ce tunnel sous la Manche, c’est qu’elles n’ont plus d’autre solution. La France n’est qu’un territoire de transit, comme la Grèce ou l’Italie. Sauf que, désormais, des barrières hautes de quatre mètres surmontées de barbelés encerclent le port de Calais, un accès jusque-là privilégié par les migrants. Coût : treize millions d’euros, financés par le Royaume-Uni qui ne cesse de sortir son chéquier, annonçant ces derniers jours une rallonge de dix millions d’euros pour renforcer la sécurité aux abords du tunnel, en installant une clôture sur deux kilomètres. Sans compter le recours aux caméras de détection de mouvement et aux chiens renifleurs. Côté français, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a décidé d’envoyer cent vingt CRS, qui devraient donc s’ajouter au millier de policiers déjà présents à Calais. Ils sont dédiés principalement au démantèlement des réseaux de passeurs et à l’interpellation des migrants (37 000 depuis janvier), pourtant rarement suivies de condamnation ou d’expulsion, puisque la plupart d’entre eux remplissent les conditions européennes pour bénéficier du droit d’asile.

 

Une opération humanitaire inédite

Face à ce déploiement sécuritaire, les migrants sont dans l’impasse. Alors, en attendant, la vie s’organise sur un terrain de dix-huit hectares, situé à quatre kilomètres du centre-ville de Calais. Cette communauté de trois mille personnes construit des abris de fortunes, des églises de bric et de broc, des écoles. Sur place, la situation humanitaire n’a jamais été aussi critique. Un véritable "bidonville autorisé par l’Etat français", selon le docteur Jean-François Corty, directeur des opérations en France de Médecins du Monde. Même les critères établis par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ne sont pas respectés. Preuve en est : quatre organisations non gouvernementales, qui interviennent généralement dans les zones de conflits ou de catastrophes naturelles, ont lancé depuis le début de l’été une opération humanitaire inédite. Une mission qui incombe normalement aux pouvoirs publics et aux collectivités locales.

 

Infographie : "Cachez ce bidonville que je ne saurais voir"

 

Les chiffres

 

Dernière màj le 23 juin 2017