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Brexit, un braquage à l’anglaise

Pays : Royaume-Uni

Tags : Lanceur d’alerte, Christopher Wylie, Brexit

Christopher Wylie est un lanceur d’alerte canadien. Ses Leaks ? Affirmer que la société de communication stratégique "Cambridge Analytica" a non seulement donné un (gros) coup de pouce à l'élection de l’actuel président américain et qu’elle a aussi poussé le Royaume-Uni à dire "Oui" au Brexit. À la question "est-ce que les Britanniques auraient approuvé le Brexit sans Cambridge Analytica ?", il répond sans détour : "non, ils ont joué un rôle crucial, j’en suis sûr". Reste à savoir comment cette société a réussi à influencer ce scrutin.

Avant, pour changer le cours d’une élection ou pour faire taire un opposant gênant, il suffisait de payer une prostituée, de l’envoyer chez un candidat à une quelconque élection et de filmer la scène. Une technique digne du KGB... Il y en a d’autres comme produire des faux documents ou des montages photographiques pour discréditer des adversaires. L’unique but : créer des rumeurs ou plus simplement propager des rumeurs existantes. 

L’entreprise SCL, créée en 1960, s’est spécialisée dans ce type de campagnes douteuses de désinformation et est passée maître dans l’art de la détection et de l’exploitation des failles humaines. En 2013, la société a voulu ajouter une corde à son arc : internet et les réseaux sociaux. C’est pour cette raison qu’elle a créé Cambridge Analytica et recruté Christopher Wylie, qui est devenu directeur de recherche.

La désinformation 2.0, un champ de bataille infini

Avec sa nouvelle recrue, l’entreprise met au point une méthode insidieuse pour collecter des données en masse. En 2014, elle paye des utilisateurs pour participer à une étude universitaire sur Facebook : "thisisyourdigitalelife". Ce quiz est en réalité un test de personnalité mis au point par le chercheur en psychologie de l’université de Cambridge, Aleksandr Kogan. 270 000 personnes téléchargent l’application et remplissent le formulaire.

Elles ne se doutent pas qu’en faisant cela, elles ont non seulement donné un accès total à toutes leurs informations personnelles stockées sur Facebook, mais aussi à leur profil psychologique. Pire, cette application a aspiré les informations personnelles de leurs amis. Au total, Cambridge Analytica a réussi à créer une base de données portant sur 30 à 50 millions d’utilisateurs de Facebook.

Des données au service du micro-ciblage

Cette masse colossale de données ne fait pas peur à Cambridge Analytica et Christopher Wylie. Au contraire : elle est une mine d’or pour des campagnes de micro-ciblage sur Facebook et permet de faire circuler l'information à un public réceptif. Interviewé conjointement par les journaux Libération, Le Monde, Die Welt, El Pais et La Repubblica, le lanceur d’alerte a affirmé que l’entreprise canadienne Aggregate IQ (AIQ), a travaillé avec Cambridge Analytica afin d'aider la campagne en faveur de la sortie de l'UE. Le camp du "Vote Leave" a injecté 40% de son budget de campagne pour cibler la population. 

Tricher, c’est tricher. C’est comme avec un médaillé d’or aux Jeux olympiques qui perd son titre après un contrôle antidopage positif : qui peut dire qu’il n’aurait pas gagné la médaille d’or sans se doper ?

Christopher Wylie - 27/03/2018

Mais ce n’est pas tout : selon les informations diffusées par The Observer et Channel 4 News, "Vote Leave" a fait une donation de 625 000 livres sterling à un petit groupe pro-Brexit appelé BeLeave, alors qu'il était proche du plafond de dépense autorisé par le gouvernement (7 millions de livres). Shahmir Sanni, qui a travaillé pour le compte de la campagne BeLeave, a affirmé qu'"ils ont utilisé BeLeave pour dépasser le plafond des dépenses". Ces 650 000 livres sterling auraient été utilisées pour payer AggregateIQ. Si ces accusations étaient avérées, le camp du Leave se retrouverait en infraction au regard du droit électoral britannique.

Quoi qu’il en soit, il n’y a guère de doute pour Christopher Wylie : "AggregateIQ a joué un rôle pivot dans le référendum. Si vous ciblez un petit nombre spécifique de personnes avec des milliards de publicité, cela peut suffire à gagner suffisamment d’électeurs." Et valider le Brexit avec une marge infime de 2%, alors que les sondages donnaient camp du Remain gagnant de 2%. Un ou deux pour cent, c'est peu, mais cela fait une grosse différence.

Y a-t-il une chance que le vote soit invalidé ? Pour Christopher Wylie, tout est une question de confiance dans les institutions démocratiques : "Tricher, c'est tricher. C’est comme avec un médaillé d’or aux Jeux olympiques qui perd son titre après un contrôle antidopage positif : qui peut dire qu’il n’aurait pas gagné la médaille d’or sans se doper ? Personne. Mais la médaille lui est retirée, parce qu’il a triché. Parce que cela remet en question l’intégrité de tout le processus."

Dernière màj le 27 mars 2018