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"Blatter n’a plus aucune crédibilité"

Pays : Suisse

Tags : FIFA, Corruption, Michel Platini, Joseph Blatter

Joseph Blatter a été réélu, ce vendredi 29 mai à Zurich, à la tête de la FIFA (Fédération internationale de foot) pour un cinquième mandat. Sans surprise, même si la route aura été semée d’embûches. Les révélations des derniers jours ont largement terni l’image de l’institution. Des obstacles qu’avec le temps, il dépasse avec cynisme et méthode, trop habitué aux règles du jeu pour se laisser prendre au piège.

 

Une très grande majorité des fédérations européennes va voter pour Ali.

Michel Platini, président de l'UEFA - 28/05/2015

Premier obstacle : l’UEFA

Michel Platini, patron de l’UEFA et du football européen, a pris la tête de l’opposition au tout puissant président de la FIFA. Il estime que "la FIFA a besoin d’un nouveau leader, de sang neuf et d’air frais". Sepp Blatter fait partie des murs depuis 1975, il en est le président depuis 1998. En 2011, lors de sa dernière reconduction, il avait promis de raccrocher les crampons, de faire un dernier mandat et puis s’en va. Mais il n’a pas tenu sa promesse. Cette fois-ci, Platoche ne le soutient plus. Il a fédéré les opposants à Blatter derrière la candidature du prince jordanien Ali bin al-Hussein et espère, sinon le faire perdre, au moins le faire vaciller. Il a lancé une campagne active contre la candidature de Joseph Blatter et expliquait encore, à la veille de l’élection, que pour changer la FIFA il fallait changer son président. Mais Blatter a préparé ses arrières. Pour être élu, il doit obtenir la majorité des 209 voix exprimées. Si les Européens s’en méfient, il a le soutien des petites fédérations, à qui il distribue régulièrement de l’argent, prélevé sur le budget de la FIFA, pour la construction d’infrastructures sportives. Or chaque voix compte, puisque pour l’élection du président une fédération = une voix.

 

 C'est la Coupe du monde de la fraude. Aujourd'hui nous avons sorti le carton rouge.

Richard Weber, un responsable du fisc américain

Deuxième obstacle : la justice américaine

Pour la justice américaine, la corruption dans les rangs de la FIFA est "endémique". Le 27 mai, sept responsables de la fédération internationale ont été arrêtés à Zurich, dont deux vice-présidents. Au total 47 chefs d’inculpation ont été retenus contre eux, dont "racket, fraude et blanchiment". La justice américaine a enquêté sur 25 années de pratiques frauduleuses et 150 millions de dollars de pots-de-vin et rétro commissions. Cet argent aurait notamment été échangé au moment de l’attribution de la Coupe du monde 2010 à l’Afrique du Sud ou des droits de diffusion de la Copa America qui se tiendra l’an prochain aux Etats-Unis.

 

Troisième obstacle : la justice suisse

Ils ont corrompu les affaires du football mondial pour servir leurs intérêts et pour s'enrichir personnellement.

Loretta Lynch, ministre américaine de la justice - 28/05/2015

De son côté, le parquet suisse enquête également sur l’attribution des deux prochaines Coupes du monde, en 2018 en Russie, et 2022 au Qatar. Une perquisition a été menée au siège de la FIFA, à Zurich dans le cadre d’une procédure pénale ouverte en mars dernier. La justice suisse veut interroger dix des 22 membres du Comité exécutif de la FIFA. Pour sortir de ce mauvais pas, la fédération a tenté de se défendre en expliquant qu’elle était la première à avoir été lésée. Elle affirme avoir déjà déposé une plainte, en novembre dernier et promet de collaborer avec les enquêteurs.

 

 

Interview avec Sylvia Schenk, juriste et responsable de la section sport chez Transparency international Allemagne. Elle demande plus d'efforts de la FIFA pour se réformer et ne voit pas d'avenir pour Blatter au sein de la FIFA.

 

ARTE Info : Les révélations sur la corruption endémique qui règnerait au sein de la FIFA sortent deux jours avant la réélection annoncée de Joseph Blatter à la tête de l’institution. Est-ce un hasard ?

Sylvia Schenk : Non, il n’y a pas de hasard. Les autorités américaines ont effectivement attendu que plusieurs des personnes suspectées soient réunies en Suisse avant d’intervenir. Et bien entendu, comme les arrestations ont eu lieu peu de temps avant la tenue du congrès de la FIFA, il y a de grandes chances pour que cela ait un impact sur le déroulement des évènements.

 

Les personnes arrêtées sont originaires d’Amérique centrale et d’Amérique du sud, deux d’entre eux viennent des îles caïmans qui sont réputées pour être un paradis fiscal. Doit-on en conclure que ces agissements sont limités à une zone géographique ou s’agit-il d’un système plus global ?

Sylvia Schenk : Pour commencer, on constate que c’est limité à un continent. Les enquêtes menées par le parquet américain se concentrent sur des malversations commises sur le continent américain, du nord au sud. Les personnes inculpées viennent toutes de là. On savait depuis longtemps que des enquêtes étaient en cours là-bas. Toutefois, il peut s’agir d’un système plus global, mais je ne peux pas vous dire si cela va ressortir des enquêtes en cours. Ce qui est certain, c’est que ces accusations de corruption touchent également des entreprises américaines. Il y a que les fonctionnaires du football qui sont impliquées, il y aussi les entreprises de medias, de marketing. Comme, en l’occurrence, ce ne sont pas des entreprises globalisées, leurs méfaits se limitent au continent. Toutefois, on sait que ce genre de corruption se pratique aussi sur d’autres continents, dans d’autres pays et dans d’autres sports aussi.

 

Il est certain que Joseph Blatter n'est pas la bonne personne pour offrir à la FIFA un futur propre.

 

Peut-on parler d’un "système Blatter" ?

Sylvia Schenk: Joseph Blatter c’est bien évidemment le visage de la FIFA parce que tous les reproches qui ont été adressés à l’institution font état de malversations du temps de sa présidence. Il est président de la FIFA depuis 1998, donc forcément il sait beaucoup de choses, il est là depuis trop longtemps. Il n’a pas montré une grande détermination à faire le ménage là-dedans, mais il a tout de même timidement essayé, il faut bien le dire. Mais il reste quand même le visage de la FIFA, donc en tant que personnalité il n’est plus du tout crédible. D’ailleurs, il avait déjà perdu sa crédibilité avant les dernières arrestations. Donc il est certain qu’il n’est pas la bonne personne pour offrir à la FIFA un futur propre. Mais il ne faut pas se focaliser uniquement sur la figure de Joseph Blatter. Il y a d’autres éléments à prendre en considération, qui ne tiennent pas uniquement au monde du football mais du sport en général qui dans beaucoup de pays implique aussi la classe politique, le système économique et les entreprises.

 

Il faut réfléchir à transformer les instances démocratiques de la FIFA en une structure porteuse d’avenir, qui soit à la fois transparente et contrôlée.

 

Juridiquement la FIFA a le statut d’association alors qu’elle brasse des milliards de dollars. Ne faudrait-il pas la réformer urgemment ?

Sylvia Schenk: La FIFA s’est déjà réformée mais c’est encore insuffisant, il faut aller plus loin. Il faut toutefois noter que la FIFA est déjà allée plus loin que d’autres organisations sportives. En ce qui concerne la structure juridique, il est vrai que la FIFA devrait être une entreprise, mais à ce moment-là il faut changer tout le fonctionnement du football mondial. Par exemple, la fédération allemande, qui brasse aussi des sommes d’argent considérables – même si ce n’est pas autant que la FIFA – devrait également devenir une entreprise. Et à ce moment-là, c’est la fin des clubs de foot libres, ce que personne ne veut vraiment. Il faut donc réfléchir à transformer les instances démocratiques de la FIFA, comme des autres associations sportives qui ont des revenus très élevés, en une structure porteuse d’avenir, qui soit à la fois transparente et contrôlée.

 

Les fédérations française et allemande n’ont émis que des critiques assez molles contre la FIFA. Les enquêtes menées en France et en Allemagne sont restées sans suite. Pour combattre efficacement la corruption, ne faudrait-il pas que ces pays prennent un engagement ferme ?

Sylvia Schenk: Le problème c’est que l’UEFA, la fédération européenne de foot, n’a pas de réelle stratégie pour contrer Sepp Blatter. Et pendant trop longtemps, les fédérations nationales se sont contentées de constater. La DFB est au courant de ce qu’il s’est passé au cours des 10 ou 15 dernières années et dont on parle aujourd’hui. Pendant longtemps, on s’est contenté de dire "ce n’est pas si grave" ou "on ne peut rien faire". Il faut espérer qu’au congrès de Zurich, les problèmes font enfin être abordés frontalement, qu’on va faire preuve d’un peu de courage. Il doit y voir une vraie confrontation, un débat ouvert eu sein de la FIFA.

Dernière màj le 8 décembre 2016