Birmanie : "Les militaires n’ont pas l’intention de changer"

Pays : Birmanie

Tags : Bouddhisme, Militaires, démocratie

Alex Bookbinder vit à Rangoun et travaille depuis plus de deux ans pour "Democratic Voice of Burma", un média spécialisé dans l’information sur la Birmanie. Le journaliste canadien répond aux questions d'ARTE Info sur la situation actuelle dans le pays.

ARTE Info : Deux jeunes Birmans et un Néo-Zélandais ont été condamnés ce jeudi à deux ans et demi de prison pour avoir "insulté Bouddha". C’est un jugement qui paraît sévère. Que pensez-vous de cette décision ?

Alex Bookbinder : C’est une décision sévère mais si vous tenez compte du contexte politique actuel, avec cette poussée du bouddhisme nationaliste, ce n’est pas une décision surprenante. Il y a une très forte volonté de la part du gouvernement de défendre les religieux avant les élections nationales du mois de novembre.

C’est donc une espèce de gesticulation pré-électorale de la part de la justice pour aider le gouvernement en place ?

"Beaucoup dans le pays sont sceptiques sur la réalité de ce processus démocratique"

Alex Bookbinder - 17/03/2015

Derrière ça se cache un problème fondamental : celui de la justice, qui n’est pas indépendante. Il faut se rappeler que les choses n’ont pas tant changé que ça depuis 2011 et le lancement du processus de réformes. La justice est tout sauf indépendante. Il y a très peu de possibilités pour les procédures d’appel. Mais ce n’est qu’un des problèmes. Prenez la manifestation des étudiants la semaine dernière, où la police a été très brutale : cela montre bien qu’il y a une totale impunité envers ceux qui commettent ces actes. Ce qui prouve que le processus de transition n’existe pas réellement. Beaucoup de gens dans le pays, et ailleurs dans le monde, sont sceptiques sur la réalité de ce processus démocratique.

On a l’impression que le pays revient vers une dictature à part entière.

Ce que montrent les violences de ces deux dernières semaines et ce tout nouveau jugement, c’est que la police et les militaires n’ont pas vraiment l’intention de changer. Encore une fois, il n’y a pas vraiment eu de réformes démocratiques. En réalité, les militaires n’attachent pas beaucoup d’importance au fait de savoir qui est au pouvoir, à partir du moment où ils gardent le contrôle. Bien sûr, ils préfèrent que leur candidat gagne les élections.

Les militaires mettent malgré tout la pression ?

"Aung San Suu Kyi a été très silencieuse avec ce qu’a fait le gouvernement"

 

Je ne pense pas que les militaires aient calculé tout ça en avance. Le problème est que les étudiants, et même quelques moines, ne sont pas alliés avec une quelconque institution. Aung San Suu Kyi (prix Nobel de la paix en 1991, ndlr) a été très silencieuse avec ce qu’a fait le gouvernement, contrairement aux étudiants. Ils représentent donc aussi un danger pour elle avec leurs idées neuves. C’est comme un vent frais qui souffle sur le pays.

On entend parler de ce moine dénommé Wirathu, que certains surnomment le "Ben Laden birman". Est-il manipulé par les militaires ?

C’est un personnage très compliqué. Il est très puissant et il a certains liens avec les militaires, qui l’utilisent dans leur stratégie pour soutenir certaines de leurs réformes. Est-ce qu’il est à la solde des militaires ? Je ne sais pas précisément. Ce dont on est sûr est qu’il a ses propres objectifs, qui passent par un nationalisme bouddhiste.

Vous décrivez différents groupes de pression qui tentent d’influencer les militaires. Les perdants, à la fin, sont les défenseurs des réformes démocratiques ?

Je crois que, dans un pays comme ça, beaucoup de gens ne comprennent pas vraiment ce qu'est la démocratie. Tant que les gens sont suffisamment nourris et qu’ils ont à peu près ce qu’ils veulent, ils ne vont pas se plaindre facilement. Ils se tourneront vers le parti qui leur donnera de l’espoir. C’est pour ça qu’Aung San Suu Kyi est si populaire. Mais tant qu’elle n’a pas de réel pouvoir, le parti au pouvoir - qui émane de la junte - peut encore influencer les gens beaucoup plus qu’elle ne peut le faire.

Vous vivez depuis plus de deux ans en Birmanie. Pensez-vous que vous pouvez exercer librement votre métier de journaliste ou craignez-vous ce qu'il va suivre ?

Il y a définitivement du harcèlement à l’encontre des journalistes ici. Plus particulièrement contre les locaux, mais aussi contre les étrangers. L’an dernier, six journalistes ont été condamnés à dix années de prison, pour avoir soi-disant révéler des secrets liés à la sécurité du pays. En tant que journaliste étranger, on subit une pression indirecte, mais en même temps, on est beaucoup plus libre qu’il y a cinq ans, avant les réformes de 2011. Mais je pense qu’il y aura plus de restrictions sur la presse avant les élections.

"Peu de gens sont prêts à se lever pour dire non"

 

Vous n’êtes donc pas très optimiste sur le processus général de démocratisation ?

Non, je ne crois pas qu’il y ait un vrai processus de démocratisation pour l’instant. Même s’il y a des institutions qui se développent et qui pourraient éventuellement aboutir, à terme, à un système démocratique. Car oui, il existe des gens capables de développer ces institutions, sauf qu’ici, il y a très peu de gens qui sont prêts à se lever pour dire non. Et la police sait parfaitement utiliser la force contre n’importe quelle menace.