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Bienvenue à Calais, territoire britannique

Pays : France

Tags : Calais, Royaume-Uni

Une fois encore, les caméras se sont ruées à Calais, où trois mille migrants tentent de franchir la Manche pour rejoindre l’eldorado britannique. Un désastre humanitaire, qui repose surtout sur des accords bilatéraux conclus entre la France et le Royaume-Uni, en contradiction avec le droit européen.

Depuis le début du mois de juin, dix personnes ont trouvé la mort à Calais, suite à leur tentative désespérée de rejoindre le sol britannique, plus propice aux demandes d’asile. Les images de personnes qui s’infiltrent à l’arrière des camions pour effectuer le voyage ne sont presque plus d’actualité. Barricades et barbelés entourent désormais le port de Calais, pour dissuader les migrants et les éloigner des véhicules. Reste alors une seule solution : le tunnel sous la Manche. Depuis le début de la semaine, près de deux mille tentatives d’intrusion ont ainsi été dénombrées, faisant d’emblée la Une de la presse. Le ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, s’est même déplacé à Londres ce mardi, pour rencontrer son homologue britannique Theresa May. En voyage à Singapour, David Cameron, le Premier ministre, a fait part de son inquiétude, jugeant la situation "préoccupante". Et il n’est pas le seul.

La France, "bras policier" du Royaume-Uni

La CNCDH, vigie des droits de l’homme

La Commission nationale consultative des droits de l’homme, présidée par Christine Lazerges, est une autorité administrative indépendante créée en 1947. Composée de soixante-quatre personnalités, et notamment de représentants associatifs (Amnesty International, Licra, Médecins du Monde, etc.), du Défenseur des droits, et de membres du Parlement, elle statue sur des sujets relatifs aux droits humains fondamentaux. Elle peut être saisie par le gouvernement pour émettre un avis sur un projet de loi, comme dans le cadre de la réforme pénitentiaire, ou au contraire décider de se saisir elle-même, comme lors des débats sur le mariage homosexuel et sur la loi sur le renseignement.

Le 2 juillet dernier, un rapport publié par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) établissait le même constat, dans une relative indifférence des autorités politiques. Cette administration indépendante se révélait "profondément choquée par les conditions inhumaines dans lesquelles les migrants tentent de survivre et par l’impasse" dans laquelle ces "exilés" se trouvent, après une enquête sur le terrain. Principaux responsables de cette situation, selon elle : les accords conclus entre le Royaume-Uni et la France depuis les années 1990, conduisant aujourd’hui à faire de l’Hexagone "le bras policier de la politique migratoire britannique." En clair : pour repousser l’afflux de migrants, Londres a externalisé ses frontières sur le sol français. L’actualité récente semble même lui donner raison. Le 14 juillet dernier, la ministre de l’Intérieur britannique annonçait la création d’une "zone de sécurité" dans le port de Calais, financée par Londres, et destinée à accueillir 230 véhicules pour les protéger de l’intrusion d’immigrants clandestins.

Un imbroglio administratif et judiciaire

Tout commence en réalité avec la création du tunnel sous la Manche. En 1991, le Royaume-Uni, qui n'adhère pas à l’espace Schengen, doit faire face à une opinion publique inquiète de voir son insularité rompue. Londres signe alors avec Paris le Protocole de Sangatte. Un texte qui établit un double contrôle aux frontières à l’entrée du tunnel : chaque passager devra se soumettre à la fois aux autorités françaises et aux autorités britanniques. Mais en 1999, l’afflux de migrants à proximité de Calais pose la question épineuse de l’immigration clandestine. Le camp de Sangatte mis en place par la Croix-Rouge, en grande partie pour accueillir des réfugiés du Kosovo, ira jusqu’à accueillir 1800 personnes. Après son démantèlement en décembre 2002, le Royaume-Uni et la France se retrouvent un an plus tard pour élaborer un nouvel accord : le traité du Touquet. Il reprend la même logique de contrôles frontaliers bilatéraux, mais l’élargit aux navires qui partent de Calais, côté français, et de Douvres, côté britannique. Une "fausse" symétrie, puisque, dans les faits, peu de migrants tentent de quitter la Grande-Bretagne pour l’Hexagone…

Pour une renégociation des traités

Par la suite, la coopération franco-britannique est régulièrement renforcée dans des accords administratifs, dénoncés par le rapport de la CNCDH comme un "enchevêtrement de traités et d’arrangements administratifs divers, largement en contradiction avec le droit de l’UE" et élaborés sans transparence, qui "aboutissent de facto à créer une zone de non droit."  La situation est inédite sur le sol européen, et cet imbroglio de textes entrave considérablement les demandes de droit d’asile. Pour le blog tenu par le tissu associatif de Calais "Passeurs d’hospitalités", "dans les ports grecs, d’où partent les ferries pour l’Italie, la situation est semblable à celle rencontrée à Calais, sans que les policiers italiens aient à intervenir sur le sol grec."

Cet enchevêtrement de traités et d’arrangements administratifs divers, largement en contradiction avec le droit de l’UE, est extrêmement préoccupant

CNCDH - 02/07/2015

Tous aboutissent au même constat : la situation ne peut être améliorée sans une mise à plat des accords de Sangatte et du Touquet. En décembre dernier, Médecins du Monde, le Secours catholique ou Emmaüs appelaient dans une lettre ouverte à renégocier ces textes. Une piste déjà envisagée par Manuel Valls en 2013, alors ministre de l’Intérieur.

Un coût financier supporté en grande partie par la France

Pourtant, le Royaume-Uni veut faire bonne figure. En septembre 2014, lors d’une réunion entre les ministres de l’Intérieur des deux pays, Londres annonce un financement de 15 millions d’euros sur trois ans pour améliorer la "gestion de la pression migratoire à Calais". En réalité, l’argent sert surtout à sécuriser le port, pour éloigner les assauts des migrants, alors que les associations ne cessent de tirer la sonnette l’alarme sur la situation humanitaire. Certes, un accueil de jour est mis en place, mais il est financé en grande partie par la France (à hauteur de 6 millions d’euros) et par l’Union européenne (4 millions d’euros). Aujourd’hui, seuls cent personnes disposent d’un vrai lit, et un seul point d’eau est mis à disposition des trois mille migrants. Theresa May, la ministre britannique, a beau avoir annoncé ce mercredi une rallonge de 10 millions d’euros, la somme est en réalité destinée, encore une fois, à renforcer la sécurité dans le tunnel sous la Manche. Le coûts humanitaires et sociaux sont en grande partie supportés par la France. Des conditions de vie jugées "infra-humaines" par la CNCDH, qui salue le travail des associations présentes sur place, contraintes en permanence de "gérer la pénurie" face à l’inertie des pouvoirs publics.

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C'est le nombre de point d'eau mis à disposition des 3000 migrants à Calais

 

Pourtant, des leviers juridiques existent. Comme cette directive de l’Union européenne, jamais appliquée depuis son adoption en 2001, mais que la Commission nationale consultative des droits de l’homme recommande fortement. Le texte établit qu’en cas "d’afflux massif de personnes déplacées", une protection temporaire peut être mise en œuvre, pour rééquilibrer "les efforts consentis par les Etats membres pour accueillir ces personnes et supporter les conséquences de cet accueil". Une manière pour la France d’inciter Londres à assumer le coût humain de sa politique migratoire, avant que la Manche ne devienne la nouvelle Méditerranée.

Œil pour Œil : les réfugiés de Calais

A Calais, de nombreux Syriens mènent une vie d'errance en attendant l'opportunité de passer en Angleterre. Ni la guerre, ni la situation politique compliquée n’ont entamé leur détermination : passer de l’autre côté de la Manche pour s’établir en Angleterre. Le photographe Lionel Charrier livre son regard sur une jungle de tentes en plastique bleu, posées entre mer et chemin de fer. Un sujet diffusé en juin 2014 dans l'émission ARTE Reportage et qui n'a pas pris une ride...

 

Dernière màj le 8 décembre 2016