|

"Basta avec la violence contre les femmes"

Pays : Argentine

Tags : Femmes, violences, Amérique Latine

La violence faite aux femmes n’est pas l’apanage du continent sud-américain, mais le fléau s’avère particulièrement grave et répandu dans tous les pays d’Amérique latine. En Argentine, à l'initiatve de la Casa del encuentro, une association de défense des femmes, une campagne a été lancée pour dénoncer viols, meurtres et violences et surtout pour que soient enfin appliquées les lois qui punissent de tels actes. Mercredi 3 juin, des dizaines de milliers de personnes se sont mobilisées pour la cause et se sont rassemblées devant le Parlement au centre de la capitale Buenos Aires. D’autres manifestations contre les crimes machistes ont également eu lieu le même jour au Chili, en Uruguay et au Mexique.

L'interview

 Nous avons interviewé l’une des militantes argentines, Estela Diaz, Secrétaire nationale du syndicat CTA (Centrale des travailleurs argentins). Elle explique comment, en Amérique latine, et particulièrement en Argentine, il est plus que temps d’œuvrer aux changements des mentalités.

Estela Diaz, Secrétaire nationale de la Centrale des travailleurs argentins

ARTE Info : Hier, des milliers d’Argentins se sont rassemblés devant le Congrès à Buenos Aires en clamant "Ni una menos" ("Pas une de plus"), dénonçant la violence contre les femmes dans leur pays. Quel est le climat actuel en Argentine ?

Estela Diaz : Les Argentins sont sortis dans la rue pour réclamer les changements sociétaux nécessaires. Ce phénomène de mobilisation massive dans tout le pays est une expression populaire contre la violence envers les femmes pour dire "basta avec les fémicides !". A présent, l’Argentine est marquée par une résistance des femmes contre une société, encore, très patriarcale. Mais nous ne pouvons pas vivre dans une démocratie sans affronter et condamner les violences contre les femmes et les assassinats dus à leur sexe. Ce n’est pas un problème privé, c’est une problématique qui fait partie des violations des droits de l’homme et notre pays est en train de construire une voie pour changer cela.

Quelles solutions sont nécessaires pour améliorer la situation ?

Ces dernières années, il y a eu de grands changements. Nous avons de plus en plus de présence féminine dans la sphère politique, mais aussi dans le secteur privé. Il y a eu également beaucoup de changements législatifs, puisque nous avons maintenant une loi contre la violence du genre et le femicide a été inclus dans le code pénal. Pourtant, ces changements institutionnels sont encore très récents pour un problème qui est ancré depuis toujours dans notre société. Il faudrait créer un registre public sur la situation de violences et homicides des femmes et renforcer l’accès à la justice pour les victimes.

Il faut aussi promouvoir une loi sur la violence au travail qui inclurait la problématique du genre, parce que le secteur légal n’a pas de limites légales en ce qui concerne la violence contre les femmes au travail. Il faut aider les femmes victimes de violences à ne pas se sentir coupables, inciter les gens à ne plus consommer de produits qui favorisent le sexisme, dénoncer le discours machiste qui, malheureusement, est encore très présent dans notre société. Les médias argentins devraient aussi arrêter montrer les femicides et exposer les victimes.

Quelle est la situation des violences contre les femmes en Amérique latine ?

La violence contre les femmes est un phénomène très présent en Amérique latine, certainement à cause de l’histoire culturelle qui est fondamentalement machiste. Les dirigeants de l’église catholique peuvent parfois favoriser ces discriminations. Le rassemblement d’hier nous motive énormément pour continuer à nous battre pour un changement culturel dans notre pays. L’Argentine doit être un exemple pour les autres pays sud-américains en ce qui concerne ce changement culturel mais c'est un processus très long.

Le féminicide
La maternité du terme
‘fémicide’ (ou ‘féminicide’) reviendrait à une anthropologue mexicaine, Marcela Lagarde. Cette féministe de renom a permis à son pays de se doter en 2007 d’une loi générale pour l’accès des femmes à une vie sans violence. Elle a aussi permis de faire reconnaître le fémicide comme circonstance aggravante. Depuis, 16 autres pays sud-américains ont fait comme le Mexique et ont introduit le terme dans leur code pénal. Le dernier en date est le Brésil, en 2014.
Malgré cette reconnaissance au niveau légal, les crimes à l’encontre des femmes restent encore trop souvent impunis à cause d’une justice laxiste ou trop indulgente. C’est en tout cas ce que dénoncent les mouvements d’aide et de défense des femmes. Les ONG réclament aussi plus de volontarisme de la part des pouvoirs publics. Les statistiques officielles et fiables manquent pour évaluer l’ampleur et la nature des crimes à l’encontre des femmes et par conséquent pour lutter efficacement contre. Pourtant Cristina Kirchner, la présidente argentine, a elle-même publiquement déclaré son soutien à la mobilisation citoyenne.
D’après la Casa del encuentro, à Buenos Aires, au moins 277 femmes auraient été tuées l’année dernière en Argentine. C’est d’ailleurs une série de fémicides survenus récemment qui a poussé l’opinion publique à descendre dans les rues cette semaine. En Amérique latine, 45% de femmes affirment avoir reçu des menaces de part de leur mari ou de leur partenaire. La Bolivie s’illustre comme l’un des pays où les hommes sont les plus violents ; en 2008, 53% de femmes ont déclaré avoir subi au moins une fois dans leur vie des actes de violence physique de la part d’un compagnon intime.
Dans un article paru en mai 2014, le Pnud (Programme des Nations Unies pour le développement) a lui-même pointé les défaillances nationales malgré la Convention de Belém adoptée il y a vingt ans. Quinze pays latino-américains s’étaient alors engagés à prévenir, sanctionner et éradiquer les violences à l’égard des femmes. Moins d’un tiers ont mis en œuvre un véritable plan d’action.

L'infographie
 

 

 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016