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Bassma Kodmani négocie pour la Syrie

Pays : Syrie

Tags : Syrie, négociations de paix, Bassma Kodmani

Après cinq ans de guerre, une trève est entrée en vigueur fin février 2016 entre les différents acteurs de la guerre civile en Syrie. Elle a été négociée sous l'égide des Etats-Unis et de la Russie, le 11 février dernier. C’était une des deux conditions réclamées par l’opposition syrienne pour démarrer les négociations. L’autre condition à remplir est l’aide humanitaire dans toutes les régions qui en sont privées.


 

"On peut dire que la trêve est respectée à 70%, et je suis généreuse", nous explique Bassma Kodmani, membre de l’opposition syrienne. "En nombre de frappes et en réduction réelle, elle l’est. En type d’offensive, elle reste inquiétante du côté du régime." Quant à l’humanitaire, "il y a eu quelques livraisons mais nous sommes loin du compte. Un demi-million de personnes sont encore assiégées et un million de Syriens se trouvent dans des zones difficiles d’accès qui ne bénéficient toujours pas d’aide humanitaire".

 

Bassma Kodmani est membre de l’opposition syrienne et directrice de l’organisation Arab Reform Initiative. Elle participe aux négociations de Genève pour un accord de paix en Syrie. Alors que les négociations reprendront le 14 mars en Suisse, nous l’avons rencontrée pour en apprendre plus sur les enjeux de ces discussions.

 

LES NEGOCIATIONS

ARTE Info : Quel est votre objectif pour les négociations ?

On considère que seule une nouvelle autorité gouvernementale de transition pourra définir une stratégie pour combattre le terrorisme et non le régime.

 

Bassma Kodmani : Notre objectif, c’est d’aller à Genève, pour parler de fond. Que ce soit une négociation politique et non une négociation sur l’aide humanitaire. Cette aide n’est pas négociable, c’est une obligation. 
Nous ne voulons pas non plus de discussion sur "comment on va combattre le terrorisme ?", parce qu’on ne combat pas le terrorisme avec le régime tel qu’il est. On considère que seule une nouvelle autorité gouvernementale de transition pourra définir une stratégie pour combattre le terrorisme et non le régime.
Nous y retournons donc pour reprendre les négociations sur la base du document de Genève. Lequel a comme point de départ la création d’une autorité gouvernementale de transition.

 

Pour vous, en tant que membre de l’opposition syrienne, quelle serait la solution pour sortir de la crise ?

Toutes les parties sont d’accord sur le fait qu’il faut une autorité de transition. Le régime fait la sourde oreille par rapport à tous les documents qui ont été signés et qui parlent tous de transition, d’un gouvernement d’union nationale. Transition signifie sortie du système existant. Il n’est pas question de faire un gouvernement d’union nationale sous l’autorité d’Assad. 

 

DAECH EN SYRIE

N’avez-vous pas peur que la situation dégénère comme en Libye où le pouvoir politique est devenu trop faible ?

C’est sous la houlette de ce régime que nous avons eu l’installation de Daech et le chaos en Syrie. 

 

Je ne sais pas si l'on peut voir pire que ce que l’on voit actuellement. C’est sous la houlette de ce régime que nous avons eu l’installation de Daech et le chaos en Syrie. 
Une autorité gouvernementale de transition aura pour mission première de développer un plan de stabilisation de la Syrie et de ramener l’ordre et le règne de la loi. Sans autorité politique légitime, c’est inconcevable. Donc, c’est une perte de temps d’essayer de stabiliser le pays pendant qu’Assad est encore au pouvoir. 

 

La Russie soutient Assad, les Etats-Unis veulent son départ. Peut-on trouver une solution à ce conflit ?

La Russie soutient Assad jusqu’à nouvel ordre. Elle a encore besoin de la couverture et de la signature d’Assad pour légitimer son action en Syrie. Elle commence à comprendre qu’il est d’avantage un fardeau, un obstacle, plutôt qu’une clé de la solution. Les Russes souhaitent préserver leurs intérêts, une partie du régime. Ils vont très vite comprendre que c’est en sacrifiant Assad qu’ils pourront parvenir à un compromis avec l’opposition et préserver cette partie du régime. Je crois que la Russie a compris qu’elle ne pourra pas imposer Assad et le gouvernement d’Assad par la force. Il faut passer par un compromis politique avec l’opposition, pour créer une nouvelle légitimité en Syrie. Elle n’existe plus pour l’instant.

 

La France a changé sa position après les attentats. Son ennemi principal était Assad et est devenu la lutte contre le terrorisme, donc Daech. Qu’en pensez-vous ? Doit-on choisir entre Assad et Daech ?

C’est la violence extrême du régime contre son peuple qui a ouvert la voie à Daech. 

 

Daech est une menace plus urgente et plus spectaculaire puisqu’elle frappe au cœur de la société française, elle frappe les imaginations. Ceci étant dit, le gouvernement français comprend très bien que l’origine du mal se trouve en Syrie. 
Depuis plus de deux ans on dit : "gardons Assad pour combattre Daech". La réalité c’est qu’Assad ne combat pas Daech. Il ne fait que combattre les éléments modérés avec lesquels il serait possible de trouver une solution. Assad a tout fait pour encourager Daech, il a lâché du terrain parfois sans combat pour le laisser à Daech, il n’a pas secouru son armée qui défendait certains territoires contre Daech. Malheureusement je crois que tout cela est fait comme un calcul cynique qui veut prouver que "même si je pars, il y a pire que moi". Je pense qu’Assad et Daech sont un seul et même mal. Les deux faces d’une même pièce. C’est la violence extrême du régime contre son peuple qui a ouvert la voie à Daech. 
Il n’y a pas de solution purement militaire à Daech. C’est en trouvant une solution sans Assad que l’on peut espérer en finir avec Daech. Bien sûr il faut frapper Daech et le priver de ses moyens financiers et de ces capacités militaires mais il faut surtout développer une autorité légitime et locale dans les régions où se trouve Daech. 

 

QUEL AVENIR POUR LA SYRIE ?

Faut-il créer une partition de la Syrie pour réconcilier les Syriens après tant d’années de guerre civile ?

Les Syriens veulent dans leur majorité, une réunification de l’espace territorial syrien et la préservation de l’unité et de l’intégrité du territoire.

 

Le risque d’une partition de facto est présent. Certains acteurs peut-être la souhaitent. Il se trouve que nous croyons, non pas par idéologie mais par réalisme, que si la Syrie venait à être partagée, c’est à travers la Syrie que l’ensemble de la région suivra la même logique. 
Nous prenons une pente extrêmement dangereuse si l’on s’engage sur cette voie. Les lignes qui opposent les Syriens ont été tracées dans la violence et une partition signifierait encore plus de violence, puisqu’elle implique des déplacements de population, de la purification ethnique et confessionnelle et sans doute une extension de l’influence étrangère, bien au-delà des frontières syrienne. 
C’est donc un scénario noir. Il suffit de songer cinq minutes aux conséquences et on comprendra que c’est un scénario à éviter à tout prix. Les Syriens veulent dans leur majorité, une réunification de l’espace territorial syrien et la préservation de l’unité et de l’intégrité du territoire.

 

Vous pensez que ce sera possible de revivre ensemble après tout ce qui s’est passé ?

Absolument. Je crois très sincèrement que le Syrien ordinaire sait qu’il n’y a pas de base pour une haine intercommunautaire. Elle a été alimentée, provoquée par une dictature qui ne peut survivre qu’en s’assurant que les citoyens se haïssent entre eux et donc en encourageant la haine. 
Je pense qu’il faut d’abord, c’est très important, passer par un plan de sécurité qui stabilise le territoire et qui assure la sécurité de toutes les communautés. 
Il ne faut pas s’en remettre à la bonne volonté de tous les citoyens. Il y aura toujours des éléments négatifs destructeurs, bien entendu. Pour éviter toute vengeance, tout risque de massacre, nous avons besoin d’arrangements de sécurité très sérieux. Ce sera le rôle de l’autorité de transition. Il faut en passer par là et ensuite on passera par le cap constitutionnel, institutionnel, parlementaire, électoral pour consolider la continuité du territoire syrien mais il faut commencer par la sécurité.
 

Dernière màj le 8 décembre 2016