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Barack Obama est-il « Black enough » ?

Pays : Côte D'ivoire

Tags : Racisme, Barack Obama

Des scènes d’émeutes à Baltimore ou Ferguson, des tensions raciales entre policiers blancs et citoyens noirs : Barack Obama, premier président afro-américain des Etats-Unis, ne pensait pas laisser pareil héritage. Cinquante après l’adoption d’une loi consacrant l’égalité des droits civiques, la question noire demeure brûlante. Et tandis que les déclarations de candidature s’égrènent pour l’élection présidentielle de 2016, le bilan politique de Barack Obama sur son action en faveur des minorités semble bien maigre.

Une "crise nationale"

Freddie Gray, dernière victime
des bavures policières

Un jeune homme noir tué par un policier blanc. La scène semble se répéter aux Etats-Unis depuis la mort de Trayvon Martin, adolescent tué par un garde privé en 2012. Freddie Gray, lui, avait 25 ans, et les circonstances de sa mort demeurent encore inexpliquées. Une semaine après son arrestation musclée à Baltimore, cet Afro-Américain décède le 19 avril des suites d’une fracture des vertèbres cervicales. Depuis, la ville de la côte Est vit au rythme des manifestations. Après son enterrement le 27 avril, les marches pacifiques se sont transformées en pillages et émeutes.

"Nous sommes en proie à une crise nationale". Sherrilyn Ifill, présidente de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), association américaine promouvant les droits civiques, ose le mot. Car au pays des libertés, les forces de l’ordre ont encore beaucoup à faire pour outrepasser les stéréotypes raciaux. Cette fois, c’est Baltimore qui s’enflamme, après la mort d’un jeune homme noir suite à une arrestation musclée. L’annonce, en mars dernier de la création d’une "Task Force" destinée à renforcer les liens entre police et minorités n’aura pas suffi. Les derniers événements illustrent une nouvelle fois l’incapacité de l’administration Obama à enrayer la longue série de bavures policières dans un pays qui marche encore pour rappeler que les vies des Afro-Américains comptent autant que celles des Blancs. Parmi la communauté noire, des voix s’élèvent pour rappeler au premier président de couleur du pays l’espoir suscité par son élection, en 2008, comme celle de Boyce Watkins, professeur d’économie à l’université new-yorkaise de Syracuse, et figure de la communauté noire.

 

Bilan : deux mandats, et une loi

En se voulant être le président de tous, Barack Obama semble avoir oublié d’être le président des minorités. Certes, son Dream Act destinée à la communauté hispanique figure dans les mesures phares de son mandat. Mais le texte qui devait régulariser des millions de clandestins demeure bloquée dans le processus législatif. Et malgré ses 8 ans passés à la Maison blanche, seule une loi destinée à rétablir l’équilibre entre communautés figure à son palmarès. Nommée "My Brother’s keeper",  le texte, signé en 2014, vise à réduire les inégalités d’accès à l’éducation qui pénalisent les minorités, par le biais d’un fonds de 200 millions de dollars pour lutter contre l’analphabétisation.

 

The Talk

Ne pas élever la voix. Ne pas chercher à saisir son téléphone ou à fouiller dans son sac. Surtout, garder les mains en évidence. Et obéir. Ces conseils sont ceux de parents noirs à leurs enfants. Un quasi rite de passage, tellement intégré dans la société américaine qu’il porte même un nom : "The Talk". Aux Etats-Unis, chaque famille de couleur enseigne à ses adolescents comment se comporter en cas d’interpellation ou de contrôle policier. Car un adolescent noir a ainsi trois fois plus de risques qu’un jeune blanc d’être arrêté lors d’un contrôle routier, et les stéréotypes raciaux sont encore profondément ancrés dans l’institution policière.

La renaissance de l’Amérique raciste

Les statistiques rappellent une autre réalité cruelle : l’avènement de Barack Obama à la Maison blanche a donné un second souffle aux relents racistes du pays. Le Southern Poverty Law Center, association qui surveille les mouvances d’extrême-droite du pays, mentionne une augmentation de 813 % de ces formations depuis 2008. Ces "Patriots groups" qui s’opposent à un supposé "nouvel ordre mondial" n’ont même jamais été aussi nombreux : 1 360 groupuscules sont recensés en 2012, un record dans l’histoire du pays.

 

Barack Obama, ce Kenyan à la Maison blanche

Une position qui s’est même révélée intenable en 2009, lorsque le Tea Party décide de mettre en doute la nationalité de ce président, né, à Hawaï, de l’union d’un père kenyan et d’une mère américaine. Durant plusieurs mois, le milliardaire républicain Donald Trump mène la charge, forçant la Maison blanche à publier le certificat de naissance de son occupant. Barack Obama a beau être noir, il reste américain. Mais les dégâts sont là : un Américain sur 5 reste persuadé que Barack "Hussein" Obama est… musulman. Pour répondre à ces polémiques, le président préfère jouer la carte de l’humour, comme lorsqu’il se réfère au classique de Walt Disney, Le Roi lion, pour réaffirmer sa nationalité américaine. Ou lors du dernier dîner des correspondants étrangers, rendez-vous mondain de Washington. Assumant sa "blackness", Barack Obama joue du stéréotype de "l’homme noir en colère", reléguant à un comédien l’apanage de traduire le fond de sa pensée, derrière le discours lisse et consensuel de l’homme politique.

 

 

Le déclin du rêve post-racial

Si les applaudissements ont salué la performance de l’humoriste Obama, la communauté afro-américaine, elle, a peu goûté ce jeu d’acteur. Barack Obama a beau livrer des pans de son autobiographie personnelle pour s’ériger en promoteur d’une réconciliation nationale, le tournant post-racial promis par le président dans ses discours peine à se mettre en œuvre. 53 % des Américains estiment ainsi que les relations entre communautés se sont dégradées depuis son élection, selon un sondage mené par Bloomberg et publié en décembre 2014. Un président "too black"pour ses détracteurs blancs, et "not black enough" pour une communauté Afro-américaine dont 90 % des électeurs ont pourtant soutenu la candidature en 2008 et 2012. Le Prix Nobel de la paix a encore quelques mois, avant la fin de son mandat, pour devenir le nouveau Martin Luther King.

Dernière màj le 8 décembre 2016