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Autriche : une clôture contre la peur ?

Pays : Autriche

Tags : Route des Balkans, crise des migrants, Autriche

La route des Balkans conduit les réfugiés à travers la Croatie, la Slovénie et l'Autriche. A Spielfel, une petite ville autrichienne près de la frontière, 58 000 personnes sont arrivées en moins d'une semaine. La situation devient difficile et l'idée de construire une barrière pour contrôler les arrivées émerge dans les esprits. Mais le mot ne doit pas être prononcé, sous peine de faire basculer le pays dont l'équilibre ne tient plus qu'à un fil.

 

Il suffit parfois d’un geste pour mettre en péril les relations entre Etats. Face à l’afflux constant de réfugiés à Spielfeld, une petite ville située à la frontière entre l'Autriche et la Slovénie, la ministre de l'Intérieur autrichienne Johanna Mikl-Leitner (ÖVP) a déclaré mardi vouloir effectuer des  "travaux exceptionnels" le long de la frontière.  Rapidement interprétée comme un plan de construction d'une nouvelle clôture, sa décision a déclenché un tollé en Autriche et à l’étranger.

Parmi les réactions, le chef des libéraux au parlement européen, Guy Verhofstadt, à crié à la "destruction de Schengen par l'Autriche" et l'organisation caritative Caritas a rappelé que les clôtures ne peuvent être considérées comme des solutions, mettant en garde contre "l’Orbanisation de l’Autriche". Ces réactions ont poussé le gouvernement à réagir aussitôt : il s’agit de "travaux à dimension humanitaire" pour le ministre de la Défense,  de "sécurité d’ordre technique" selon les termes d’un rapport gouvernemental ou "d’ouverture réglable" pour Werner Faymann. Après une discussion avec Jean-Claude Juncker, le président de la commission européenne, le chancelier fédéral a pourtant réaffirmé que "les clôtures n'ont rien à faire en Europe".

 

Une clôture incertaine

La crise des réfugiés est devenue une réalité en Autriche. Dès le mois d'août, de nombreuses manifestations ont critiqué l'inaction du gouvernement, concernant notamment le camp de réfugiés de Traiskirchen, au sud de Vienne. Lorsque soixante-et-onze réfugiés sont retrouvés morts asphyxiés dans un camion venant de Hongrie le 27 août, le sentiment d’horreur se répand. Une manifestation est organisée quatre jours plus tard. 20 000 Viennois se rassemblent sous le "Refugees Welcome" pour demander une politique d’accueil plus humaine.

Le soir même, les premiers trains spécialement prévus à cet effet transportent les réfugiés de Hongrie. Épuisés, ils sont accueillis par des volontaires avec de la soupe, de l'eau, des fruits et des couvertures. Ces images ont fait le tour du monde.

 

"A la gare de l'Ouest (Vienne), tout est prêt pour l'accueil de 1500 réfugiés."

Le tournant humanitaire et ses opposants

Le changement dans la politique d'accueil est influencé par les déclarations de la chancelière allemande Angela Merkel et la généreuse offre d'accueil de l'Allemagne. Pendant les deux mois qui suivent son discours, des centaines de milliers de réfugiés transitent par l’Etat autrichien du Burgenland. Si la plupart d’entre eux ont pour objectif de rejoindre l’Allemagne, d’autres restent en Autriche, qui s’attend à recevoir 80 000 demandes d’asile.

Les communes autrichiennes ont ouvert leurs portes, des abris ont été construits, la radio nationale ORF a appelé le renfort de volontaires, et une vague de solidarité à traversé le pays. Pourtant en octobre, le gouvernement composé d’une grande coalition de sociaux-démocrates (SPÖ) et de conservateurs (ÖVP) a frémi en voyant les résultats des élections régionales à Vienne, où le parti xénophobe FPÖ a  réalisé un score historique.

 

Vers l’épuisement et la frustration

Avec 40% des voix, la victoire du maire social-démocrate en exercice, Michael Häupl, qui s'était clairement prononcé pour l'aide aux réfugiés, est sans appel. Mais le parti d’extrême-droite FPÖ arrive en deuxième, avec 31%.

Ces résultats traduisent un certain épuisement de la population autrichienne. A l’exception de l’Allemagne et la Suède, la frustration grandit vis-à-vis des autres pays européens,  à qui l’Autriche reproche un manque de solidarité et une indifférence quant à la question des réfugiés.

Avec une forte concentration de migrants dans le sud du pays, les autorités sont un peu dépassées et les centres d'hébergement débordés. Chaque jour, des images de réfugiés marchant à travers champs dans le sud du Steiermark circulent. Les gens ont peur, non pas des réfugiés, mais de la perte de contrôle totale de l’État sur la situation.

 

 

L'échec de l’État

C'est précisémment cette peur de voir l’État échouer que le gouvernement autrichien tente de maîtriser avec son projet de "travaux". Bien que certains membres du gouvernement soient en faveur de méthodes plus radicales, le chancelier Werner Faymann (SPÖ) affirme qu'on ne doit pas "s'attendre à recevoir moins de réfugiés" avec les nouvelles mesures prises.

Tant que l'Allemagne maintient ses frontières ouvertes,  le renforcement du contrôle des nouveaux arrivants est envisagé. La question du mur, comme celui dressé par Viktor Orban en Hongrie se posera le jour où l’Allemagne décidera de limiter l’accueil des réfugiés. Toute la question est de savoir quand ce jour arrivera.

 

De la Syrie en passant par Vienne, sur la route des Balkans

En réalité, ce que les Autrichiens espèrent désespérément voir venir, c'est une stratégie à l'échelle européenne pour mieux gérer la crise. Ils demandent plus de solidarité de la part des États membres, de l'aide aux réfugiés sur la route des Balkans, une meilleure sécurisation de l'espace Schengen, et par-dessus tout, une amélioration de la situation en Syrie et dans les pays voisins. Les résultats des sommets européens et des conférences sur la Syrie sont jugés insuffisants et trop tardifs. La clôture qui n'en est pas une n'est qu'un symptôme. Le cœur du problème, c'est la capacité de l’Europe à négocier pour faire face à la plus grande crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dernière màj le 8 décembre 2016