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Au Burundi, le spectre de la guerre civile

Pays : Burundi

Tags : Burundi, démocratie

Pierre Nkurunziza l’assure : la Constitution lui donne le droit de briguer un troisième mandat. Mais pour l’opposition, le président du Burundi cherche surtout à s’accrocher au pouvoir. Un dialogue de sourds dans ce pays de la région des Grands Lacs, marqué par treize ans de conflits entre Hutus et Tutsis. Les tentatives de réconciliation nationale n’ont pas entièrement réussi à panser les plaies d’une nation qui figure parmi les plus pauvres de la planète.

Un fragile équilibre ethnique

 

Pour l’heure, le conflit est encore politique : un pouvoir répressif, une opposition réduite au silence, et un président, Pierre Nkurunziza, qui tente de briguer un troisième mandat lors des élections prévues en juin, en jouant sur l’interprétation de la Constitution. Mais l’histoire récente de ce pays de 10 millions d’habitants renouvelle les craintes d’un conflit ethnique. Car, comme son voisin le Rwanda, le Burundi a hérité d’une situation explosive suite à sa colonisation par la Belgique : une nation composée de  85 % d’Hutus et de 14 % de Tutsis, et divisée par l’administration coloniale qui s’est appuyée sur la minorité pour mieux exclure la majorité. Résultat : des années de guerre civile après l’indépendance du pays, qui se sont soldées par plus de 500 000 morts et ont entraîné l’exil de 900 000 Burundais.

40 ans de conflits entre Hutus et Tutsis

En 1972, soit dix ans à peine après l’indépendance du pays, la minorité tutsi au pouvoir réprime violemment une révolte des Hutus, causant 100 000 à 300 000 morts. Après des tentatives de réconciliation nationale, le conflit reprend en 1988, suite à une nouvelle rébellion hutu contre la mainmise des Tutsis sur les postes clés du régime. Des négociations s'ensuivent et l’alternance est menée en 1993, grâce à l’élection d’un hutu, Melchior N’Dadaye, à la présidence du Burundi. Avant son assassinat, cent jours plus tard, par des militaires tutsis. Le pays plonge alors dans un chaos politique, vivant au rythme des coups d’Etats, jusqu’à la signature d’un cessez-le-feu en 2006.

En 2005, le pays retrouve le chemin de la paix. Pierre Nkurunziza, issu de la majorité hutu, devient président à la faveur d’un accord parlementaire qui joue la carte de la réconciliation nationale, en établissant un système de quotas entre ethnies pour assurer l’équilibre au sein des institutions politiques. Mais sa gestion répressive du pouvoir risque de mettre à mal cette stabilité précaire.

 

Les Imbonerakure, la milice du pouvoir

Premier signe : la fuite de plus de 17 000 Burundais, en majorité tutsi, vers le Rwanda, depuis les premières manifestations matées par le pouvoir en février dernier. Pour faire régner l’ordre, le régime s’appuie sur les Imbonerakure, la Ligue des jeunes du parti au pouvoir, en majorité hutu. Entraînés dans le nord-ouest du pays, et accusés d’être armés en sous-main par le régime, cette milice fait office de police clandestine, harcèle des figures clés de l’opposition, et patrouille aux frontières du pays pour éviter la fuite des Tutsis. Une situation récemment dénoncée par les Nations Unies, par la voix de son commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein. En août 2014, l’AFP consacrait déjà un reportage sur ce sujet.

 

 

 

Si cette milice continue d’intimider et de harceler, les élections ne pourront pas être libres et indépendantes

Zeid Ra'ad Al Hussein, Haut-Commissaire de l'Onu aux droits de l'homme - 15/04/2015

Parmi les 10 pays les plus pauvres du monde

Si le pouvoir renforce son emprise pour étouffer toute contestation, c’est aussi parce que la grogne se fait entendre jusque dans les rangs du parti présidentiel. 130 hauts cadres du Cndd-FDD de Pierre Nkurunziza ont ainsi été limogés depuis le début de l’année, pour avoir osé critiquer l’action du chef de l’Etat. Car celui-ci a beau arpenter le pays pour inaugurer en grandes pompes de nouvelles écoles, le Burundi, où selon le Programme des nations unies pour le développement, plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, demeure l’un des 10 Etats les plus pauvres de la planète. Infrastructures, institutions et même système judiciaire sont concernés par cette précarité. Ce qui conduit parfois à des situations ubuesques, comme lorsqu’un comité national d’action contre la torture se voit contraint de fournir imprimantes et ordinateurs aux tribunaux du pays pour accélérer la mise en œuvre des procès.  

 

Une opposition sur la voie de la coalition

Face à la volonté de règne sans partage du chef de l'Etat, l'opposition, jusque-là morcelée, entreprend de s'unir et de dépasser les clivages politiques et ethniques. Une situation inédite où Agathon Rwasa, chef historique de l’ex rébellion hutu, se rapproche de son ancien adversaire de l’Uprona, ancien parti tutsi au pouvoir. Sous la bannière de l’ « Alliance démocratique pour le changement », ces partis tentent de constituer des listes communes pour les élections législatives de juin. Un rassemblement encore fragile qui doit beaucoup aux erreurs du passé : lors des précédentes élections, en 2010, tous avaient décidé de boycotter le scrutin. Une décision qui avait permis à Pierre Nkurunziza d'être réélu président, avec plus de 91 % des voix.

Dernière màj le 8 décembre 2016