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Attentats de Paris : comment résoudre les défaillances de l’Etat ?

Pays : France

Tags : Sécurité, Attentats de Paris, Bataclan, Commission parlementaire

Huit mois sont passés depuis les attentats du 13 novembre. Huit mois durant lesquels une commission d’enquête parlementaire a étudié chaque instant de l’intervention antiterroriste. Pour cela, les députés ont auditionné 200 heures durant des juges antiterroristes, le ministre de la Justice, des spécialistes du renseignement, de la sécurité intérieure et le procureur de Paris, autrement dit tous les agents ayant géré les crises anti-terroristes de l’année 2015.  

Pourquoi une commission parlementaire s’est-elle penchée sur ce sujet ?

Pour tirer des leçons des attaques meurtrières qui ont frappé la capitale en 2015. Parmi les auteurs de ces attaques, certains étaient connus des services judiciaires, pénitentiaires ou de renseignement. Tous avaient été fichés, contrôlés, écoutés ou incarcérés durant leur radicalisation. Pourquoi leurs plans n’ont-ils pas été déjoués ? D’où viennent les défaillances de l’Etat ? La commission cherche à y répondre et à proposer des solutions.

C’est la troisième commission de ce genre à l’Assemblée nationale. Déjà en 2013, après l’affaire Merah, une commission d’enquête avait porté un regard critique sur l’action des services publics. En juin 2015, une autre commission s’était penchée sur les filières djihadistes et avait recommandé la création d’un registre européen des passagers aériens. Une idée finalement adoptée par Bruxelles en avril dernier. Cette nouvelle commission est encadrée par le député LR Georges Fenech, son président, et par le député PS Sébastien Pietrasanta, son rapporteur. Les conclusions de cette commission feront l’objet d’un vote le 12 juillet prochain, et une nouvelle commission sera chargée de vérifier leur application.

Pouvait-on éviter les attentats ?

 

Notre pays n'était pas préparé, maintenant il faut se préparer

Georges Fenech, président de la commission parlementaire - 05/07/2016

La commission est claire : globalement non, et d’ailleurs la France n’était pas préparée à de telles attaques. 

La tuerie du Bataclan n’était pas prévisible, bien que les services aient été informés d’une probable attaque dans une salle de rock. Rappelez-vous : en 2009 déjà, une Française d'origine albanaise avait été arrêtée en Egypte après l'attentat du Caire. Elle avait déclaré aux services égyptiens qu'un djihadiste belge, Farouk Ben Abbes, projetait d'attaquer cette salle de spectacle.

Durant son audition, le procureur de Paris François Molins a pointé un "défaut de coopération avec les autorités égyptiennes". De nouveau en 2015, un jeune Français, Reda Hame, de retour de Syrie et accueilli par les services antiterroristes, avait clairement évoqué ce même projet. 

Malgré ces failles, le rapporteur estime qu'il n'était pas possible de faire le lien entre ces menaces et l'attaque du 13 novembre. "Cela aurait supposé que les magistrats et les agents du renseignement gardent en mémoire toutes les cibles mentionnées par les terroristes entendus", assure Sébastien Pietrasanta.

 

Quelles sont les erreurs de l’Etat français ?

AVANT LES ATTENTATS : des défaillances du renseignement pénitentiaire et du contrôle judiciaire

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L'ancien juge d'instruction antiterroriste Marc Trévidic, pendant son audition, nous a expliqué que trafiquants de shit et terroristes font l'objet du même traitement, les seconds n'étant pas plus surveillés que les autres

Sébastien Pietrasanta, rapporteur de la commission parlementaire - 05/07/2016

Pour la commission, il y a un micmac entre les différents services de renseignement français. Actuellement, ils sont éclatés en six entités, sous l'autorité de trois ministères (Intérieur, Défense et Economie), avec l'implication de policiers spécialisés, de militaires et de douaniers. Or ces services communiquent mal entre eux, conduisant à des erreurs de suivi.

L’exemple parfait est celui d’Amedy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher début 2015. Condamné plusieurs fois, il est sorti de prison sans aucun suivi, alors que sa radicalisation ne faisait plus de doute. Autre cas : Samy Amimour, l'un des assaillants du Bataclan, qui a pu partir faire le djihad en Syrie en 2013, malgré une interdiction de sortie du territoire.

 

PENDANT : L’évacuation des victimes a été retardée au soir du 13 novembre

Le bilan est lourd : cent trente morts et des centaines de blessés. Toutefois, les secours ont été bien gérés. Après l’audition de Martin Hirsch, directeur général de l’APHP, les parlementaires ont été rassurés : on n’aurait pas pu faire mieux.

 

Les secours ont été gérés dans les meilleures conditions possibles suivant les circonstances

Georges Fenech - 05/07/2016

Seul problème, selon la commission, les secours d'urgence n'avaient pas accès au périmètre des forces d'intervention, ce qui a retardé l’évacuation des victimes.

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APRES : La faible utilité de l’état d’urgence et de l’opération Sentinelle

 

L’opération Sentinelle, déployée après les attentats de janvier, est une extension du plan Vigipirate qui cherche à sécuriser des zones jugées sensibles. Or cette opération, ainsi que l’état d’urgence, décrété dans la nuit du 13 au 14 novembre et rallongé trois fois depuis, n’ont pas prouvé leur efficacité. Ces opérations épuisent surtout les troupes sur le terrain et mobilisent dix mille soldats à Paris et en région.

Dernier problème : la coordination de tous les services est parfois compliquée. "Devant le Bataclan, le 13 novembre, les policiers de la BAC, arrivés les premiers, voulaient au moins que les militaires de l'opération Sentinelle, arrivés sur place, leur prêtent leurs fusils d'assaut Famas, puisque les militaires n'avaient pas le droit de tirer. Et ils ont essuyé un refus", s’agaçait mardi le président de la commission parlementaire devant les médias.

Pour mieux comprendre pourquoi l’état d’urgence n’est pas valable sur la durée, regardez cette vidéo :

 

 

Que préconise la commission ?

 

Les deux grands patrons du renseignement ont reconnu [...] que les attentats de 2015 représentent un échec global du renseignement

Sébastien Pietrasanta - 05/07/2016

Créer une seule agence du renseignement en France

Les parlementaires de la commission souhaitent joindre l’action des services de renseignement autour d'une seule agence nationale de lutte contre le terrorisme. Elle serait sous l'autorité du premier ministre, sur le modèle américain du Centre national antiterroriste (NTC) créé après le 11 septembre 2001. 

Fusionner les forces d'élite

Bon point pour les forces d'intervention en 2015 : de l'imprimerie de Dammartin à l'Hyper Cacher en passant par l'assaut au Bataclan, les opérations des forces d'intervention spécialisées que sont le GIGN (Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale), le Raid (qui dépend de la police) et la BRI (Brigade de recherche et d'intervention, qui fait partie de la police) ont été "rapides" et "efficaces", selon Sébastien Pietrasanta.

Pour preuve, "aucun otage n'a perdu la vie durant les assauts" de janvier et novembre 2015, "et aucun policier n'a été abattu", a expliqué le parlementaire en interview. Les unités d'élite - notamment la BRI - sont intervenues au Bataclan 15 minutes après avoir été alertées. La coopération entre les services a été bonne lors de la traque des frères Kouachi dans l'Oise en janvier 2015 entre le GIGN et le Raid, comme au Bataclan le 13 novembre entre le Raid et la BRI.

Le rapporteur préconise, à terme, "la fusion des trois forces d'élite" (GIGN, Raid et BRI). Car il reste des "rivalités entre la police et la gendarmerie ou même au sein de la police", qui pourraient disparaître si les services fusionnaient. Mais cette perspective est jugée défavorablement par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve.

 

Etablir un nouveau protocole pour les secours

Pour éviter le retard dans l’évacuation des victimes, la commission demande l'instauration de "colonnes d'extraction" des victimes. Il s'agit de médecins équipés de protections, qui pourraient intervenir alors même que le périmètre de sécurité ne serait pas encore levé. Selon le Figaro, il est également proposé de former les équipes de secours à « la médecine de guerre » pour mieux réagir en temps de crise.

 

 

Dernière màj le 5 juillet 2016