Après les attentats, la peur du terrorisme s’est répandue en Allemagne et en France. Le choix arbitraire des cibles et le nombre important de victimes ont créé un sentiment d’insécurité chez les Français et chez les Allemands. N’importe qui peut être frappé n’importe où. Résultat : les gouvernants cherchent des solutions.
C’est surtout le cas en Allemagne : avec le premier plan stratégique de protection civile depuis plus de vingt ans, le gouvernement fédéral adapte ses prévisions pour les cas de crise à de nouvelles menaces. Ce document a été approuvé mercredi par le Cabinet. Il contient une série de mesures destinées à garantir le fonctionnement de l’État et à assurer le ravitaillement de la population. Dans ce papier intitulé "Konzeption Zivile Verteidigung KVZ" (Conception Défense civile), une mesure fait particulièrement l’objet de critiques : la réintroduction éventuelle du service militaire obligatoire en cas de crise.
La conscription peut être à nouveau envisagée à tout moment
Le service militaire obligatoire est supprimé en Allemagne depuis le 1er juillet 2011, le gouvernement fédéral considérant alors qu’il n’avait plus lieu d’être, tant sur le plan militaire que sur celui de la sécurité. La Bundeswehr est ainsi devenue une armée de métier. S’il avait fallu alors modifier la loi sur le service militaire pour appliquer cette nouvelle disposition, un amendement de la Constitution ne s’était pas imposé. C’est-à-dire que son article 12a est toujours en vigueur, qui prévoit que les hommes ayant atteint leur majorité peuvent être appelés à faire leur service militaire. Il serait donc possible de réintroduire cette obligation par le biais d’une simple loi. Le plan de protection civile présenté par le ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière en rend l’éventualité tout à fait concrète.
Escalade politique en période de crise
Ces annonces relatives à la stratégie en matière de protection civile ne se sont pas sans surprendre. Au mois de juin encore, la ministre de la Défense Ursula von der Leyen (CDU) avait souligné que malgré les tensions avec la Russie et le terrorisme islamiste, il n’existait aucune raison de réintroduire le service militaire obligatoire.
Pour nombre d’hommes et de femmes politiques, c’est un signe d’escalade face à une situation de crise. Ainsi Dietmar Bartsch, président du groupe parlementaire de gauche Die Linke parle-t-il de manœuvres alarmistes. Sur la radio de service public Deutschlandfunk, il a déclaré que le gouvernement fédéral voulait faire peur avec des scénarios-catastrophe. La position de Bartsch n’a rien d’étonnant, dans la mesure où Die Linke s’est toujours prononcée contre le service militaire obligatoire en faisant prévaloir jusqu’à aujourd’hui la mise en place d’une armée de défense.
Le député de la CDU Patrick Sensburg est d’un autre avis. Il considère la suppression du service militaire obligatoire comme "une erreur". Au nom de la politique de sécurité, l‘Allemagne aurait selon lui besoin d’une étroite imbrication des liens entre la population et la Bundeswehr. "Les appelés du contingent et les réservistes jouent un rôle capital en cas de catastrophes et si une défense du pays s’impose. Si nous ne développons pas ce type de compétences, nous sommes affaiblis au plan international", telle est la mise en garde qu’il a lancée.
La majorité des Allemands voient les choses autrement. Selon une enquête de l’institut de sondage Yougov, 36% des Allemands sont pour le rétablissement du service militaire obligatoire, la moitié (49%) contre et 15% ne se prononcent pas.
En France, le service militaire comme argument de campagne
La France tourmentée par le terrorisme envisage également de rétablir le service militaire obligatoire. C'est ce qu'a annoncé, dimanche dernier, le socialiste Arnaud Montebourg (PS), peu après l'annonce officielle de sa candidature aux élections présidentielles de 2017. Parmi les thèmes de sa campagne intitulée "projet France", on retrouve la mise en place d'un service militaire ou civil obligatoire. Selon lui, le but de ce "service égalitaire et universel" de six mois sera de mobiliser la société française pour la lutte contre le terrorisme, mais aussi de "réapprendre la camaraderie" et de "soutenir les forces armées du pays".
Plus de moyens : plus de soldats?
Depuis la fin de la guerre froide, les fonds alloués par la France, comme par l'Allemagne, à l'armée et à la défense sont en baisse constante. Le nombre de soldats a également diminué dans les deux pays. Depuis la suspension du service militaire obligatoire, l'armée a été quasiment réduite de moitié en France, passant de 577 000 à 260 000 soldats. Dans le même temps, l'armée allemande, elle, est passée de 304 200 à 177 000 hommes.
En France, le service militaire obligatoire avait été suspendu dans le cadre d'une réforme militaire destinée à investir les fonds ainsi économisés, dans du matériel de pointe et dans la professionnalisation de l'armée en place. L'Allemagne a suivi l'exemple de la France en 2011, avançant des arguments similaires.
En raison de la précarité des conditions de sécurité dans les deux pays, les deux gouvernements ont annoncé une hausse de leurs dépenses militaires au cours des années à venir.
En France, comme en Allemagne, on met en avant la politique sécuritaire pour donner à la population quelque chose à quoi se raccrocher en temps de crise. Le service militaire obligatoire avait été institué par la "Loi Jourdan" en 1798. Presque 200 ans plus tard, Jacques Chirac, alors président de la République, le déclarait obsolète. Depuis 2001, il n'y a plus d'appelés.
La majorité des Français en faveur d'un service militaire obligatoire
Ces dernières années, de plus en plus de voix en faveur du rétablissement du service militaire obligatoire se font entendre. Suite à l'attentat sur la rédaction de "Charlie Hebdo" et aux attentats de novembre 2015, l'ancien ministre de la Santé et ancien ministre du Travail, Xavier Bertrand, l'ancien président, Nicolas Sarkozy, ainsi que le président du Parti démocrate européen, François Bayrou, ont abordé le sujet. Arnaud Montebourg est donc loin d'être le seul à relancer le débat politique sur le service militaire obligatoire.
Pour combler le vide engendré par la suspension du service militaire obligatoire en France, le service civique pour les jeunes adultes de 16 à 25 ans a vu le jour en 2010. De plus, un service militaire volontaire a été mis en place dans certaines régions de France pour permettre à des jeunes hommes et femmes d'entrer dans la vie active et sociale.
Mais cela demeure insuffisant aux yeux des Français. Selon une enquête menée en 2015 par l'institut de sondages Ifop, 80 % des Français seraient favorables au rétablissement d'un service militaire ou civil obligatoire. Dans une interview accordée au magazine "Les Inrocks", l'historienne et spécialiste des relations entre l'armée et la société, Bénédicte Chéron, explique que "Les Français sont en proie à une certaine nostalgie. Ils pensent que le service militaire obligatoire est une réponse à tous les maux. Des sondages montrent que les Français estiment les valeurs militaires telles que l'autorité, l'ordre, la discipline et le sentiment de patriotisme. Ils sont convaincus que seule l'armée peut transmettre ces valeurs, même si elles sont présentes dans d'autres branches de la société. On a l'impression que l'armée est le seul endroit où l'on défend encore ces valeurs, bien qu'elles ne soient pas purement militaires."
Les Français sont en proie à une certaine nostalgie. Ils pensent que le service militaire obligatoire est une réponse à tous les maux.
Bénédicte Chéron, historienne - 25/08/2016
Selon Bénédicte Chéron, la revendication d'Arnaud Montebourg est un effet de mode: "Les hommes politiques ont un penchant pour les effets de mode, et celui-ci consiste pour les hommes politiques à placer le mot "kaki" dans leurs discours, en référence au service militaire obligatoire. Dans le contexte de crise et de menace dans lequel se trouve la France actuellement, il est opportun pour les hommes politiques de se consacrer au thème "kaki", qui correspond à ce que l'électorat veut entendre. Le seul problème est qu'ils ne sont pas cohérents, et ne réfléchissent pas réellement à ce qui crée le lien entre la nation et l'armée."
Il est légitime de se demander si le rétablissement d'un service militaire obligatoire permettrait aux Français de reconquérir aussi aisément leurs valeurs "en perdition" et s'il permettrait de raviver l'esprit de camaraderie dont Arnaud Montebourg fait l'article. De part et d'autre du Rhin, le service militaire obligatoire reste néanmoins un thème de campagne bienvenu et qui n'en a pas fini d'alimenter les conversations.