Manifestations en Algérie : "manque total de perspectives"

Pays : Algérie

Tags : Algerien, Bouteflika, Proteste

Depuis fin février, des dizaines de milliers d'Algériens descendent dans la rue aux quatre coins du pays pour manifester contre un "fantôme" - autrement dit, contre un président d'âge canonique au pouvoir depuis 1999 et qui n'a plus fait d'apparition publique depuis des années. Mais Abdelaziz Bouteflika veut à nouveau se présenter aux élections – qui, en Alégrie, n'ont plus rien de libre. Les classes moyennes semblent être arrivées à bout de patience. Quels effets pourraient avoir cette vague de protestations ? « Ils seraient considérables », déclare Rachid Ouaissa, « le régime étant soumis à une pression redoutable ». ARTE Journal s'est entretenu avec cet expert de l'Algérie en poste à l'Université de Marbourg.

 

Rachid Ouaissa
Rachid Ouaissa est né en Algérie. Il est expert du monde arabe à l'Université de Marbourg.

 

Quelle est votre analyse des manifestations qui se déroulent actuellement en Algérie?

Elles prennent une forme tout à fait inhabituelle en Algérie et font réellement peur au régime en place. Car l'ensemble des classes moyennes s'y associe dans tout le pays. Le mouvement mobilise des avocats, des juges, des journalistes et surtout la nouvelle génération qui souhaite se réaliser - donc des jeunes nés au milieu des années 1990 et qui ne sont, eux, plus traumatisés par la guerre civile de cette décennie-là. Ils n'ont donc pas d'états d'âme à monter au créneau. Mais il ne s'agit pas d'un mouvement de protestation qui n'émanerait que de la jeunesse - ce qui le distingue du Printemps arabe qui n'avait que fugacement touché l'Algérie au printemps 2011.

Les manifestations prennent une forme tout à fait inhabituelle en Algérie et font réellement peur au régime en place. Elles n'ont pas seulement pour cible un président sénile candidat à un cinquième mandat. Elles tournent autour d'un enjeu capital : le manque total de perspectives d'avenir qui sévit dans ce pays.

 


Les manifestations n'ont pas seulement pour cible un président sénile candidat à un cinquième mandat. Elles tournent autour d'un enjeu capital : le manque total de perspectives d'avenir qui sévit dans ce pays. La classe moyenne est empêchée dans ses désirs d'ascension sociale. Elle s'est par ailleurs appauvrie depuis plusieurs années suite à la baisse des cours du pétrole ; elle en a ras-le-bol des clans au pouvoir et d'un capitalisme fondé sur le copinage. C'est donc une aspiration à une véritable démocratie qui s'exprime. Le fait que jusqu'à présent tout se soit déroulé pacifiquement ne fait qu'accentuer la pression sur les acteurs politiques. Difficile de simplement taxer les manifestants d'extrémistes.

L'annonce de Bouteflika prétendant raccourcir la durée de son éventuel cinquième mandat, puis convoquer ensuite l'Assemblée nationale (pour de nouvelles élections anticipées) est-elle susceptible de couper l'herbe sous le pied aux manifestants ? 

Non, au contraire – cela ne fera que donner plus d'ampleur aux manifestations. Car ceux qui y participent estiment que ce communiqué est une insulte. C'est l'écho que j'en ai eu de la part de nombreux Algériens. Bouteflika a disposé de vingt ans pour introduire du changement dans ce pays. Et voici qu'il proclame : "Élisez-moi pour un an et j'ouvrirai la voie à des réformes". Les citoyens se sentent grugés. Ce qui va avoir pour conséquence un mouvement de désobéissance civile dans tout le pays. Les manifestants vont occuper durablement l'espace public et les grèves vont toucher tous les secteurs d'activités. 

Quelle est l'idée ou la stratégie du gouvernement à travers une telle démarche ?

La seule "stratégie" - s'il est permis de la qualifier ainsi - consiste à jouer la montre. Bouteflika était jusqu'à présent le seul dénominateur commun sur lequel les acteurs du pouvoir politique pouvaient se mettre d'accord. Il va maintenant falloir accoucher dans la douleur d'une alternative. Le régime voudrait que les réformes annoncées soient imposées d'en haut par un nouvel homme fort.

Quelles incidences pourraient avoir les manifestations – des mutations fondamentales sont-elles envisageables ?

Si Bouteflika se maintient au pouvoir - même à titre transitoire - on court le risque d'une guerre civile. Car la pression de la rue est énorme.

 

Si Bouteflika se maintient au pouvoir - même à titre transitoire - on court le risque d'une guerre civile. Car la pression de la rue est énorme. Au sein du régime, les opposants à Bouteflika prennent leurs marques - notamment eu égard aux stratégies du pouvoir - ils veulent en finir avec cet homme. Car ils voient bien qu'il n'est plus crédible. C'est ce que démontre un entretien téléphonique - relayé très probablement par les services secrets sur les réseaux sociaux - qui a eu lieu entre Abdelmalek Sellal, le directeur de la campagne électorale de Bouteflika, et un homme d'affaires. Mon analyse : une partie de ceux qui sont aujourd'hui au pouvoir rejettent une nouvelle candidature de Bouteflika. Mais ils aimeraient sans doute simplement le remplacer par une autre marionnette. Tout est fait pour que rien ne change. C'est ce qui s'est passé en Égypte. Les militaires ont ainsi tout bonnement "sacrifié" Moubarak, pour continuer à agir à leur guise comme auparavant.

Pour mettre en œuvre des réformes notoires en Algérie, il faut avoir l'aval du pouvoir militaire qui est un facteur d'ordre capital et le garant de la stabilité. Il faudrait compter sur son soutien pour convoquer une sorte d'assemblée nationale. Mais quant à savoir quels en seraient les objectifs concrets, rien n'est plus incertain. Je ne vois en effet pas vraiment de répondant et de potentiel du côté de l'opposition. Aucun candidat qui ait un programme politique digne de ce nom, qui puisse recevoir une adhésion suffisante de la part de la population. Il n'existe en Algérie aucune solution politique sans faire participer les militaires.

Mais une assemblée nationale contrôlée par le pouvoir militaire... croyez-vous que cela irait dans le sens d'une démocratisation ?

Certes : pouvoir militaire et démocratie peuvent sembler (dans un premier temps) inconciliables. Mais il faut prendre en considération l'histoire de l'Algérie. Depuis que cet État s'est libéré du joug colonial de la France en 1962, les militaires participent à l'exercice du pouvoir. Or je vois désormais une lueur d'espoir, dans la mesure où une nouvelle génération de militaires est aux commandes. Formés au cours des 20-30 dernières années, ils ne sont plus autant politisés et marqués idéologiquement que leurs aînés. Ils ne sont pas avides d'un pouvoir politique qui leur serait réservé. Cette situation est susceptible de modifier la donne. Mais je le répète : il n'existe à ce jour aucun candidat consensuel pour cette élection présidentielle. Bref, une personne qui aurait le soutien à la fois de la population civile et des militaires. 

Il n'existe en Algérie aucune solution politique sans faire participer les militaires.

 

Pourquoi les évènements actuels en Algérie induisent-ils aussi peu de réactions politiques en Europe ?

En Allemagne, c'est vraiment la réserve qui est de mise. Il en a été tout autrement lors du Printemps arabe. Je présume que l'on sous-estime, à Berlin, le rôle géopolitique de l'Algérie. Il existe ici une grande méconnaissance de ce pays qui s'est isolé de la scène internationale. De plus, l'Allemagne préfère déléguer cette responsabilité à la France en arguant du fait que ce pays a, pour des raisons historiques, des liens plus étroits avec l'Algérie.

Or de son côté, la France ne s'expose guère, de crainte de mettre en péril la stabilité en Afrique du nord. Certes le peuple algérien est dans la tourmente, mais en termes de politique sécuritaire son pays est fiable - l'armée algérienne contrecarre les visées terroristes, qui pourraient également frapper Paris. Il convient de ne pas sous-estimer deux autres faits : 30% des importations d'énergie en Europe transitent par les oléoducs algériens. Par ailleurs, l'UE veille avec beaucoup d'intérêt à ce que l'Algérie continue de contenir certains flux migratoires en provenance d'Afrique. Pas question donc de se brouiller avec les élites algériennes actuellement aux manettes en misant sur le mauvais cheval. Car c'est bien ce qui s'est passé en Tunisie. La France y a perdu de l'influence à l'occasion du Printemps arabe en soutenant jusqu'au bout le gouvernement (de Ben Ali). La ministre des Affaires étrangères (Alliot-Marie) avait été jusqu'à vouloir envoyer des armes pour aider le gouvernement d'alors à réprimer les manifestations. Or pour la France, l'Algérie est beaucoup plus importante que la Tunisie.

En savoir plus : L'Algérie de Bouteflika