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Alaa el Aswany : "Cette Une est normale et nécessaire"

Pays : Égypte

Tags : Aswany, Charlie Hebdo

L’attaque contre Charlie était un message à tous ceux qui portent la plume dans la plaie. Alaa el Aswany est de ceux-là. Considéré comme un des plus grands écrivains égyptiens, l’auteur de "L’immeuble Yacoubian" et de "L’Automobile Club" a été plusieurs fois menacé par les islamistes. Ecrivain engagé, il combat le mal terroriste par les mots. Alaa al Aswani "est Charlie" dans un pays où le nouveau numéro du journal satirique n’est pas forcément bien reçu. ARTE Info l’a joint par téléphone au Caire où il réside.  Il nous donne son sentiment sur la "Une" du nouveau Charlie Hebdo.

Quelle est votre réaction à cette « Une » qui ose une nouvelle caricature du prophète ?

 

Alaa el Aswany : Je pense que c’est normal et nécessaire, parce qu’on doit voir la différence entre le terrorisme et la liberté d’expression. C’est la liberté d’expression, quand on dessine ou qu’on écrit quelque chose, on n’attend pas que tout le monde soit content. Les gens qui sont mécontents doivent réagir d’une manière civilisée, ils doivent s’exprimer, écrire, dessiner ou aller manifester. On ne peut pas tuer les gens parce qu’ils ont dessiné des choses qu’on ne peut pas accepter. Cette caricature du prophète dépasse l’idée du prophète. Ce n’est plus l’histoire de l’islam ou des autres religions. C’est la liberté d’expression et si à un moment donné  on n’est plus capable de s’exprimer en France de manière libre, on ne sera capable de le faire nulle part ailleurs dans le monde. Car la France a toujours été le modèle de liberté depuis plus de deux siècles.

 

Avez-vous trouvé que c’était courageux de la part des survivants oser refaire du Charlie ?

 

Alaa el Aswany : Ils ne sont pas seulement courageux, ils ont pleinement conscience de ce que signifient ces attentats, ils comprennent très bien la nature du combat : ce n’est pas un combat contre les musulmans. Ils ont d’ailleurs dessiné des choses plus graves contre les chrétiens. Mais c’est un combat pour la liberté d’expression. On a le droit de s’exprimer en dessinant des caricatures sur tous les sujets, religions inclus. Il y a pas mal de gens qui ne sont pas contents même en Egypte mais on doit réagir de manière civilisée et pas soutenir le terrorisme. 
La phrase, que j’ai moi-même répété, « Je suis Charlie » ne veut pas dire nécessairement que j’aime toutes les caricatures de Charlie. Mais ça veut dire que j’accepte la liberté d’expression et je soutiens les droits des journalistes de s’exprimer.

 

La plupart des gens sont absolument contre le terrorisme et contre l’idée de tuer des journalistes, mais on a aussi quelques fous.

Alaa el Aswany - 14/01/2015

Qu’avez-vous pu constater comme réactions en Egypte par rapport à cette caricature ?

 

Alaa el Aswany : La plupart des gens sont absolument contre le terrorisme et contre l’idée de tuer des journalistes.  On a quelques fous, quelques extrémistes qui soutiennent le terrorisme mais ils sont très peu, heureusement. Mais il y a aussi des gens avec qui j’ai parlé de cette histoire dans les médias en Egypte et qui disent "oui, nous sommes contre les attentats, mais pourquoi dessiner notre prophète comme ça !". Ils confondent leur position personnelle –aimer ou pas aimer cette caricature – avec le soutien à la liberté d’expression. Ils ne sont pas capables de voir la différence.

 

Comment expliquer  la colère d’une partie du monde musulman par rapport à la caricature ?

 

Alaa el Aswany : Nous ne sommes pas habitués. Il y a des opinions religieuses qui disent qu’on a pas le droit de représenter le prophète, que c’est interdit de le dessiner. Mais c’est aussi parce qu’ils mélangent tout et ils prennent l’Occident comme une entité collective. Ils disent : l’occident tue des gens en Irak et torture des gens à Guantanamo et maintenant ils viennent nous parler de liberté. J’ai écrit et j’ai dit plusieurs fois en Egypte que pour ma part je trouve que c’est une grave erreur. L’Occident ne doit jamais être utilisé comme un terme collectif. On ne peut pas dire « l’occident », de même qu’on ne pas peut dire « tous les musulmans sont… ». Parce que ce n’est pas vrai. L’Occident ce sont aussi  des artistes, des caricaturistes qui sont souvent  contre leurs gouvernements ou  le gouvernement américain, alors ils ne sont pas responsables des crimes de l’armée américaine. Ici, on confond tout. Je trouve ça grave et dangereux. Et c’est vrai aussi  de l’autre côté : en Allemagne, des gens disent qu’on doit chasser tous les musulmans. C’est un combat primordial, car à travers ce combat, on sera capable de faire la différence entre le principe de liberté d’expression et les crimes de quelques armées occidentales.

 

Le plus important des combats est celui-ci : on ne doit pas voir les autres d’une manière collective.

Alaa el Aswany - 14/01/2015

L’attaque contre Charlie a relancé avec plus de force que jamais l’idée d’un choc des civilisations. Pensez-vous que nous en sommes là ?

 

Alaa el Aswany : C’est la vision de Georges Bush : "si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous". Je trouve cela absurde : les civilisations n’ont jamais eu de conflits. Les conflits, dans l’histoire, étaient contre des royaumes, pour contrôler l’argent. Il y a toujours eu une coopération entre les civilisations. Georges Bush n’a peut-être pas eu le temps d’étudier l’histoire pour dire des choses pareilles. Ici, de notre côté,  des gens -surtout les fanatiques et les extrémistes- disent la même chose : l’Occident est contre nous. Ça ne veut rien dire. Si jamais vous vous permettez d’utiliser un tel vocabulaire, vous devez accepter que tous les musulmans soient responsables des crimes du 11 septembre, des crimes d’Oussama Ben Laden. Moi, je ne suis pas responsable du 11 septembre, je suis seulement responsable de ce que je fais. C’est pour ça que pour moi le plus important des combats c’est celui-là : on ne doit pas voir les autres d’une manière collective.

 

Ne faut-il pas écouter ceux en France et ailleurs qui disent « Je ne suis pas Charlie » ?

 

Alaa el Aswany : On doit écouter tout le monde et discuter de ce qu’il y a derrière le « Je ne suis pas Charlie ». Cela signifie que certains sont mécontents des caricatures sur le prophète et ils en ont absolument le droit. Mais le danger est aussi, à travers cette expression, de justifier les attentats, le terrorisme. De la même façon, quand moi  je dis « Je suis Charlie », cela ne veut pas dire que j’ai aimé toutes les caricatures, mais que je soutiens le droit des caricaturistes à s’exprimer sans avoir à payer de leur vie pour cela.

 

L’interprétation wahhabite de l’Islam est  une interprétation très fermée, très agressive et très dangereuse de l’Islam. 

Alaa el Aswany - 14/01/2015

Une partie de la jeunesse française se désolidarise des victimes et comprend les actes terroristes. Êtes-vous surpris que ce sentiment puisse émerger dans un pays comme le nôtre ?

 

Alaa el Aswany : Non car en France comme dans tous les pays, il y a de l’injustice sociale. Pour présenter mes livres, j’ai visité des écoles dans les banlieues, à Paris, à Toulouse  et à Lyon et j’ai vu qu’il y a pas mal de jeunes d’origine arabe qui souffrent, qui n’ont pas de travail, qui sont frustrés. J’ai étudié aux Etats-Unis et j’ai constaté la même chose. La plupart des pauvres sont des Noirs qui n’ont pas de travail et qui sont frustrés. Cette frustration est une bombe potentielle et le problème c’est que l’étincelle de cette bombe est l’interprétation wahhabite de l’Islam, une interprétation très fermée, très agressive et très dangereuse de l’Islam. 

 

Cette interprétation est commune dans les banlieues car les mosquées sont soutenues en majorité par des associations wahhabites. Celles-ci payent pour la construction des mosquées et y envoient ensuite des professeurs de religion wahhabites. Quand les jeunes apprennent la religion, ils apprennent le wahhabisme. Et quand ils apprennent le wahhabisme, ils l’apprennent comme s’il s’agissait de la vraie religion. Ça ne m’étonne pas qu’à un moment donné, ils soient poussés vers la violence. Les mémoires d’Abd el Malik sont pour moi un livre très important pour comprendre ce qui se passe dans les banlieues. Lui est devenu chanteur mais lorsqu’il vivait dans les banlieues, dans la misère, il a commencé à voler. Ensuite, il s’est rapproché de l’islam et il a senti que l’interprétation de la religion présentée par son professeur était dangereuse. Celui-ci lui disait toujours : "Les Occidentaux sont contre nous !" C’est là que commence le problème.

 

Comment combattre ce problème ? Quelles sont pour vous les priorités de l’après 11 janvier ?

 

Alaa el Aswany : Plus de sécurité ne suffira jamais à endiguer le phénomène. Je pense que les gouvernements occidentaux doivent donner une alternative à ces jeunes, essayer de les aider, qu’ils puissent se débarrasser de ce sentiment d’injustice. En même temps, on doit superviser l’enseignement de l’Islam dans les mosquées. Si dans une Eglise, un prêtre disait qu’il faut tuer les juifs et les musulmans, il serait arrêté. On doit faire la même chose avec les mosquées.

Dernière màj le 8 décembre 2016