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Accord d'urgence face à la crise des migrants

Pays : Union européenne

Tags : Route des Balkans, crise des migrants, union européenne

Pour gérer l'accueil des migrants, 17 mesures ont été prises par les Etats réunis à Bruxelles. Tour d'horizon des réactions des dirigeants et ONG.

Le 25 octobre, dix États membres et trois pays des Balkans se sont réunis à Bruxelles pour un mini-sommet convoqué par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Ils devaient trouver une solution pour faire face à l’afflux de migrants auquel l’UE est confrontée : depuis le début de l’année, plus de 650 000 personnes sont entrées sur son territoire, venant principalement de Syrie et transitant par la Grèce ou les pays d’Europe de l’Est. Pour mieux gérer ces arrivées massives, les treize pays participants se sont engagés à mettre en oeuvre une liste de dix-sept mesures. Leur but : mieux contrôler le flux de personnes et “restaurer l’ordre au frontières de l’UE”. Le programme prévoit notamment l'échange d'informations entre pays voisins et le renvoi des migrants "n'ayant pas besoin d'être protégés". Si l'accord permet de rassurer les pays qui peinent à gérer l'accueil incessant de nouveaux arrivants, il est moins certain de permettre de résoudre la crise.

 

Valeurs et solidarité

Présents à Bruxelles, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Bulgarie, la Croatie, la Grèce, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Roumanie et la Slovénie ont rencontré l’Albanie, la Macédoine et la Serbie, trois pays n’appartenant pas à l’Union mais particulièrement confrontés à la crise des migrants.

 

Qu’attendez-vous de nous ? Qu’on fasse office de zone tampon ?

Alexandre Vucic, Premier ministre serbe

Plus que des mesures concrètes, l’idée était de faire redescendre la tension, extrêmement forte dans les pays de l’Est. “Qu’attendez-vous de nous ? Qu’on fasse office de zone tampon ?” s’est en effet insurgé Alexandre Vucic , le Premier ministre serbe, aussitôt rejoint par son homologue slovène Miro Cerar, dont le pays a vu transiter plus de 60 000 migrants en dix jours : "Si nous ne prenons pas d'actions immédiates et concrètes sur le terrain dans les jours et semaines à venir, je pense que l'UE tout entière va commencer à s'effondrer", a-t-il averti.

 

Si nous ne faisons rien, c'est l'Europe entière qui va s'effondrer.

Miro Cerar, Premier ministre slovène - 25/10/2015

Pour calmer les esprits et éviter que les Etats ne se replient sur eux-mêmes, une série de mesures a donc été adoptée, visant à redorer l’image d’une “Europe de valeurs et de solidarité”, défendue au début du mois par Angela Merkel et François Hollande devant le Parlement européen. Elle consiste notamment à améliorer l’échange quotidien d’informations entre les pays voisins et à renforcer leur collaboration avec les institutions financières internationales telles que la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Ces deux organisations interviennent auprès des pays pour répartir les fonds destinés à gérer l’accueil.

 

Accueil des réfugiés

"On ne peut pas laisser les gens livrés à eux-mêmes, dormir dans les champs en 2015", a sommé le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en introduction au sommet.

 

 

Pour faire face à l’arrivée des migrants, cent mille places d’accueil supplémentaires doivent donc être allouées. La Grèce, qui a accueilli le premier centre d'enregistrement et de tri des réfugiés débarquant par bateau, a accepté de créer trente mille places en centres d'accueil avant la fin de l'année suivies de vingt mille autres dans des familles d'accueil, avec l'aide du Haut commissariat pour les réfugiés (HCR). Les cinquante mille places restantes doivent ensuite être réparties le long de la route des Balkans en coordination avec l'ONU. Des couvertures, des repas et des tentes doivent aussi être envoyés aux pays qui en font la demande. Ces mesures tardives sont jugées insuffisantes par les ONG comme Amnesty International, qui a lancé un appel aux États face à l'urgence de la crise humanitaire.

 

Renforcement des contrôles

"La politique qui consiste à laisser passer les réfugiés dans les pays voisins doit cesser"

Jean-Claude Juncker - 25/10/2015

Débordée depuis l’installation par la Hongrie de clôtures anti-migrants, la Slovénie menace à son tour de fermer ses frontières. Quatre-cents policiers vont donc être envoyés en renfort de l'armée, tandis que les dirigeants s'engagent à mieux contrôler les flux de personnes : "La politique qui consiste à laisser passer les réfugiés dans les pays voisins doit cesser" a ainsi répété Jean-Claude Juncker. 


Pour cela, l’accord prévoit de rendre l’enregistrement de données biométriques systématique, afin de pister l'avancée des déplacements et de renforcer la coopération pour faciliter le retour des réfugiés n’ayant pas obtenu le droit d’asile dans les pays tiers, comme le Bangladesh, le Pakistan ou l’Afghanistan. La mesure a aussitôt été critiquée par des ONG comme Pro Asyl, qui mettent en garde contre l’instabilité politique de ces pays où les migrants sont renvoyés.

643.000

Personnes sont arrivées en Europe par la Méditerranée depuis début 2015.

Source HCR - 20/10/2015

Les Etats prévoient de durcir leur lutte contre les passeurs, en travaillant avec Interpol, Europol et l'agence européenne de surveillance des frontières Frontex. Début octobre, la nouvelle mission de l'opération Triton, baptisée Sofia, lançait dans la mer Méditerranée ses neuf bâtiments de guerre européens, à l'assaut des embarcations de clandestins. Aux frontières extérieures, les contrôles vont être renforcés entre la Bulgarie et la Turquie, mais aussi entre la Grèce, la Macédoine et l’Albanie.

L’absence de la Turquie, point de transit important vers la Grèce, a été déplorée par les dirigeants européens. Quelques jours avant le sommet, la chancelière allemande mettait en garde en effet : "C'est seulement avec la Turquie que nous pourrons transformer l'illégalité [des migrations] en légalité". En pleine campagne pour les élections législatives du 1er novembre, le parti islamo-conservateur d’Erdogan exige une augmentation de l’aide européenne pour rendre l'accueil des réfugiés plus effectif. Un plan d’action avec Ankara a dans ce but déjà été approuvé le 15 octobre. Il prévoit de verser une aide de trois milliards d’euros et de faciliter l’obtention des visas pour une partie des ressortissants turcs.

 

"Ces mesures démontrent que l'UE mise avant tout sur un renforcement des contrôles aux frontières"

Trois questions à Ana Beduschi professeur de droit, spécialisée dans les questions d’immigration et des droits de l’homme. Propos recueillis par Marion Roussey : 

 

ARTE Info : Selon vous, les 17 mesures décidées pendant le sommet vont-elles réellement améliorer l'accueil des migrants en Europe ? 

Ana Beduschi : Ces mesures démontrent que l'Union européenne mise sur un renforcement des contrôles aux frontières plutôt que sur une réponse adéquate à la crise des migrants. En procédant ainsi, elle prend l’aspect d’une "Europe Forteresse" au lieu d'ouvrir une voie légale plus efficace et plus respectueuse pour gérer cette crise.

 

C'est le manque de possibilités légales pour accéder à la migration et à l'asile qui renforce la contrebande et le trafic d’êtres humains.

Ana Beduschi - 27/10/2015

Que faudrait-il pour permettre à l’Europe de mieux gérer la crise des migrants ?

Ana Beduschi : Les recherches sur le sujet montrent que les menaces de punition dans les pays de destination n'ont pas autant d'impact sur la décision de migrer que les menaces de violences et de misère sociale dans le pays d'origine. Les personnes qui ont besoin d'une protection internationale tenteront toujours de fuir les conflits, les guerres et les violations massives des droits de l'homme perpétrés par leurs propres pays. S'ils ne peuvent pas avoir un accès légal aux territoires des États membres de l'Union Européenne afin de demander l'asile, ils vont alors essayer d'entrer en Europe de façon illégale. C'est le manque de possibilités légales pour accéder à la migration et à l'asile qui renforce la contrebande et le trafic d’êtres humains. Pour contrer cela, les leaders des États membres de l'Union devraient fournir des moyens d'accès légaux aux demandeurs d'asile. Si ceux-ci pouvaient accéder légalement au territoire de l'Union Européenne à travers les voies normales, ils n'auraient pas attendu aussi longtemps pour venir en masse, mettant leur vie entre les mains de contrebandiers et de trafiquants d'êtres humains. 

 

Tous les États membres de l’Union européenne sont liés par le principe de non refoulement. 

Ana Beduschi - 27/10/2015

L’accord prévoit notamment de renforcer le contrôle aux frontières européennes et de renvoyer dans leur pays les migrants n’ayant pas besoin de réelle protection. Ces mesures ne vont-elles pas à l’encontre des droits de l’homme reconnus par le droit européen ? 

Ana Beduschi : Tous les États membres de l’Union européenne sont liés par le principe de non refoulement. Ils ont donc l’interdiction de refuser et de renvoyer un réfugié ou un demandeur d’asile vers son pays d’origine si celui-ci fuit des persécutions dues à sa race, sa religion, sa nationalité, son groupe politique ou son appartenance à un groupe social particulier. Ce droit est défendu dans l’article 33 de la Convention des Nations unies de 1951 relative au statut des réfugiés. Ces principes sont rappelés dans certaines directives européennes, comme celle de 2004 ou plus récemment de 2011.

Les migrants économiques, dont la situation est individuellement évaluée par les autorités du pays d’accueil, peuvent être renvoyés chez eux si l’on considère que leur pays d’origine est un pays sûr. Leur situation doit donc être examinée au cas par cas et ils ne peuvent en théorie être renvoyés chez eux si cela comporte un risque sérieux de violation des droits de l’homme, comme le droit à la vie (article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme), l’interdiction de torture, de traitement inhumain ou dégradant (article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme).

 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016