|

70 ans d’hégémonie américaine à Okinawa

Pays : Japon

Tags : Seconde guerre mondiale, base militaire

Le 2 septembre 1945, les actes de capitulation sont signés à bord du navire américain "Missouri" dans la baie de Tōkyō. Ils mettent fin à la Seconde Guerre mondiale et ouvrent la voie à l’occupation du Japon par les États-Unis. Soixante-dix ans plus tard, leur présence est encore visible. À Okinawa, une petite île située au sud-ouest des côtes nippones, des bases ont été construites par l’armée américaine. C’est ici que les troupes alliées ont débarqué en 1945. Les habitants doivent partager leur île avec les 23 000 soldats et leurs proches. Excédés par les nuisances causées par leur présence, ils s’opposent à la construction d’un nouvel héliport, censé remplacer la base de Futenma, “la plus dangereuse au monde”.

70 ans d’hégémonie américaine à Okinawa

 

Cela fait soixante-dix ans que nous supportons la présence américaine !

Masaru Shiroma, manifestant

“Rendez-nous Okinawa ! Laissez notre île tranquille !” Tous les matins depuis plus d’un an, ils sont une cinquantaine à se réunir devant les grilles du camp Schwab. Munis de pancartes, ils marchent en cercle sur le bitume brûlant, scandant des slogans en direction des gardes japonais postés devant l’entrée. Mais c’est aux soldats américains installés dans le camp que ces messages sont en réalité adressés. “Cela fait soixante-dix ans que nous supportons la présence américaine, explique Masaru Shiroma, un habitant de l’île venu manifester. Aujourd’hui on lutte contre le projet de nouvelle base et on essaie de ralentir la construction en empêchant l’arrivée des camions qui transportent le matériel”. Surtout symbolique, leur combat n’est pas sans danger. La veille, deux manifestants ont encore été arrêtés par la police. Ils réclament leur libération. Originaire de Tokyo, Tao Sakamura a parcouru les 1500 km qui séparent la capitale de l’archipel pour se joindre à eux : “La mer dans cette région d’Okinawa est très belle et je ne vois pas l’intérêt de la remplacer par une base militaire qui sert à s'entraîner pour la guerre”, explique-t-elle.

 

Des blocs de béton largués sur les récifs de corail

Si la base est construite, des espèces vont disparaître.

Shin Nishihira, chercheur en fonds marin

De l’autre côté du camp Schwab, au large de la baie d’Oura, une barrière maritime délimite l’emplacement de la future base, constamment surveillée par des bateaux de pêche japonais. Les travaux ont démarré en juillet 2014 et les premiers blocs de béton ont déjà été largués dans la mer bleu turquoise, détruisant les récifs de corail qui recouvrent les fonds marins. Située dans le nord-est de l’archipel, la baie d’Oura est réputée pour la richesse de son écosystème. “Chaque année, deux ou trois nouvelles espèces sont découvertes ici”, explique Shin Nishihira, un ancien agriculteur passionné par les fonds marins. Depuis dix ans, il fait partie d’une association de chercheurs, chargés de répertorier les différentes espèces de la baie. Elles sont ensuite exposées dans son atelier près de Nago pour sensibiliser le public. “Avec ses montagnes, ses forêts et les deux rivières qui l’alimentent, la baie d’Oura possède un environnement unique et diversifié. Si la base est construite, tout va disparaître”, déplore-t-il.

La construction menace également la présence des dugongs, imposants et pacifiques mammifères marins en voie d’extinction. Des traces de leur passage ont été découvertes dans la baie, poussant de nombreuses associations de protection à manifester.

La nouvelle base témoigne d'une vision partagée entre le Japon et les Etats-Unis.

Représentant du corps des marines américains

Avec ses deux pistes d'atterrissage formant un V de deux kilomètres de long étendues sur la mer, la nouvelle base aérienne abritera un immense porte-avions, des hangars pour stocker du carburant, quatre héliports et un accès en eau profonde. Le projet a été décidé conjointement par Tōkyō et Washington en 1996, suite au viol d’une adolescente par trois soldats américains. Il a été définitivement adopté en 2006, malgré les multiples protestations de la population. "Le projet de nouvelle base est le résultat de nombreuses années de réflexion, argumente un représentant du corps des marines sur place. Il témoigne d'une vision commune entre le Japon et les Etats-Unis." Il vise surtout à remplacer la base de Futenma, jugée dangereuse par sa proximité avec les habitations.

Les bases de la discorde

À 50 km au sud de la baie d’Oura, la base de Futenma est réputée être la plus dangereuse au monde. Construite au coeur de Ginowan, une agglomération de 94 000 habitants, elle s’étend sur cinq cents hectares. Ici, jusqu’à cinquante avions décollent et atterrissent chaque jour. Leur bruit équivaut à un concert en plein air. Il perturbe en permanence la vie des écoles, des hôpitaux et des habitations qui entourent la base.

J'ai grandi avec le bruit des hélicoptères !

Isao Tobaru, habitant de Ginowan

En août 2004, un hélicoptère s’est écrasé sur le campus de l’université internationale de Ginowan, ne faisant miraculeusement aucune victime. “Dès que les pompiers ont éteint l’incendie, les Américains ont bouclé le périmètre pour effectuer eux-mêmes l’enquête”, se souvient Isao Tobaru, membre du conseil municipal de la ville. Aujourd’hui les bâtiments ont été reconstruits et seul un arbre calciné commémore l’accident. “Les bases américaines existaient déjà à ma naissance, commente Isao. Les barbelés et les militaires ont toujours été présents dans ma vie. Mais en grandissant, j’ai commencé à ressentir l’absurdité et la contradiction de la situation.”


Pour Iha Yoichi, ancien maire de Ginowan, la base de Futenma n’aurait jamais dû être construite ici : “Des gens vivaient à l’emplacement de cette base. Ils ont été délocalisés de force et sont obligés de vivre entassés dans des immeubles juste à côté pour pouvoir veiller sur leurs ancêtres enterrés à l’intérieur. Ils doivent demander l’autorisation pour venir fleurir les tombes”. Iha Yoichi fait partie de l’association des propriétaires d’un tsubo, dont chacun des trois mille membres a acheté un tsubo, c’est-à-dire 3,3 m² de terrain occupé par les bases. Une association symbolique, mais “qui redonne espoir aux gens”.

Les nuisances sonores ne sont pas les seules sources d’ennuis. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la petite île d’Okinawa accueille environ 23 000 soldats américains et 21 000 de leurs proches, soit la moitié des troupes postées au Japon. Une surpopulation qui fait augmenter le nombre de délits et le sentiment d’insécurité qui pèse sur l’île. Chaque jour, des cas de conduite en état d’ivresse sont relayés par la presse et des affaires de viol suscitent fréquemment l’indignation des habitants.

 

Pour connaître la situation économique et militaire de l’île d’Okinawa, passez votre souris sur les différentes bases américaines de cette carte :

"Ceux que vous voyez manifester devant le camp Schwab ne sont pas représentatifs des habitants d'Okinawa", défend un responsable américain du corps des marines. En témoignent selon lui les nombreux clubs d'amitié créés "il y a des décennies" et au cours desquels les marines enseignent l'anglais aux habitants tandis que les étudiants japonais sont invités à participer aux événements des militaires. Pourtant dans les urnes, le message n'est pas aussi jovial. Ignorés pendant des décennies par Tōkyō et Washington, les 1,3 million habitants de cet archipel sont aujourd’hui bien décidés à faire entendre leur voix.

80%

Des habitants interrogés dans un sondage fin 2014 s'opposent à la construction d'une nouvelle base.

La réélection en janvier 2014 du maire de Nago près de la baie d’Oura et la victoire électorale en novembre de Takeshi Onaga au poste de gouverneur d’Okinawa pourraient changer la donne. Leur point commun : ils sont tous deux fermement opposés à la construction de la nouvelle base. “Les États-Unis et le Japon ont des intérêts communs à concentrer les bases militaires à Okinawa, explique Susumu Inamine. Or pour nous cela représente une charge trop lourde à gérer". Le maire de Nago était en visite à Washington en mai dernier aux côtés du gouverneur de l’île. Pour eux, la présence américaine constitue un frein à l’économie locale. Ils sont bien décidés à employer "tous les moyens légaux pour s’y opposer".

Cet été, le gouverneur a demandé à une commission d’enquête évaluant les risques environnementaux de se prononcer sur la légalité des opérations, obtenant début août l'arrêt provisoire des travaux.“Les Okinawaïens ont refusé la construction dans tous les sondages et les élections explique calmement le maire de Nago, posté devant une carte de la baie d'Oura accrochée dans son bureau. Si le Japon ne les écoute pas, c’est l’Etat de droit et la démocratie qui sont en jeu.”

À proximité de la Corée, de la Chine et de Taiwan, l’archipel d’Okinawa offre un emplacement stratégique en Asie pour l’armée américaine, qui souhaite y maintenir ses bases largement financées par le Japon malgré l’opposition répétée des habitants de l’île. Interview croisée avec Susumu Inamine, le maire de Nago et Iha Yoichi, ancien maire de Ginowan :

Interview de Susumu Inamine et Iha Yoichi
 

 

 

 

Dernière màj le 27 décembre 2016