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2015, l'année de Mons

Pays : Union européenne

Tags : Mons, Pilsen, Capitale européenne de la culture

Soyons honnêtes, on connaît mieux la petite ville belge de Mons pour le nœud papillon de son maire, l'ancien Premier ministre Elio Di Rupo, que pour son Doudou: une fête ancestrale inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO. Et pourtant, cette année, c'est elle, la "capitale européenne de la culture", un titre qu'elle partage avec la ville de Pilsen en République Tchèque. Découvrez dès à présent notre série de la semaine, consacrée à Mons 2015 et offrez-vous un petit tour d'Europe des capitales culturelles de ces dix dernières années. Vous le verrez, en Belgique plus encore qu'ailleurs, savoir, c'est pouvoir.

 

 

 

"Capitale européenne de la culture"… mais encore?

Avec Mons et Plzen en 2015, ce sont désormais soixante villes européennes qui ont porté ce titre depuis sa création en 1983. Le projet, lancé à l’époque par Melina Mercouri et Jack Lang, respectivement ministres de la Culture grecque et français avait pour but de "mettre en valeur la diversité de la richesse culturelle en Europe et les liens qui nous unissent en tant qu'Européens". Qu’à cela ne tienne, deux ans plus tard, Athènes devenait la première "ville européenne de la culture", l’ancienne appellation de nos "capitales européennes de la culture" modernes. Mais très vite, l’objectif initial du projet dévie : "Au début, l’idée était de mettre en valeur les atouts culturels de l’Europe, explique Beatriz Garcia, directrice de recherche à l’institut du capital culturel de l’université de Liverpool, au Royaume-Uni. Mais ça a beaucoup changé, surtout depuis  Glasgow en 1990. A partir de ce moment-là, c’est devenu un outil marketing et de promotion d’une image de marque, ayant également pour but d’aider les villes à opérer une transformation économique et sociale, et à attirer des touristes". Une définition qui sied bien aux deux villes sur lesquelles nous avons décidé de nous attarder dans ce dossier : Essen (2010) en Allemagne et Marseille (2013) pour la France. Mais ce titre a eu des effets bien différents d'une ville à une autre, comme vous le verrez dans notre carte.

 

2006-2015 : Dix années de "capitales européennes de la culture"

Qui, quoi, où, quand? Survolez notre carte d'Europe pour connaître, en quelques mots, l'histoire des 21 dernières capitales européennes de la culture.

 

 

Ruhr 2010 : Un modèle à suivre ?

En Allemagne, après Weimar onze ans plus tôt, c’est toute la région de la Ruhr qui reprend le titre de capitale européenne de la culture en 2010. Au cœur de l’initiative, la ville d’Essen a partagé le titre avec 53 autres communes de la région. Avec les 120 millions d’euros versés par la Région, l'Union Européenne et issus de nombreux dons privés, des musées ainsi que plusieurs centres culturels ont été construits et des rénovations ont été entreprises dans les gares de ce gigantesque bassin industriel. Certains événements d’ampleur ont marqué cette édition. Un piquenique géant sur l’autoroute A40, fermée pour l’occasion sur soixante kilomètres, a rassemblé quelque deux millions de curieux. A noter également, "Day of song" (la journée de la chanson) à l’occasion de laquelle 30.000 chanteurs ont donné de la voix dans une soixantaine de communes de la région.  

La Commission européenne a adoré. Dans un rapport de 2011, elle recense une affluence de 10.5 millions de touristes - en augmentation de 13.4% - et un gain financier estimé à 90 millions d’euros pour toute la Ruhr. Un constat effectué au printemps 2011, quelques mois seulement après le transfert du titre à Turku en Finlande et Tallinn en Estonie. Et maintenant ?

Peu de touristes sont revenus dans la région et les changements structurels espérés avec la sortie progressive de l'industrie du minage de charbon sont lents à mettre en place. Et la ville d’Essen est lourdement endettée. Son déficit s’élève à 800 millions d’euros, imputable à deux facteurs en particulier : l’effondrement du cours de l’action du géant de l’électricité installé à Essen, RWE, et la montée du Franc suisse avec lequel la ville a contracté de gros emprunts. En une nuit seulement, le 15 janvier, sa dette a ainsi augmenté de 75 millions d’euros. Les investissements réalisés durant cette année de "capitale de la culture" n’ont pas permis à Essen de diversifier suffisamment ses sources de financement.

Mais Beatriz Garcia, directrice de recherche à l’institut du capital culturel de l’université de Liverpool, prévient : il ne faut pas attendre de miracle de cette initiative de l’Union européenne. "Ruhr 2010 était un projet ambitieux, car il a impliqué toute une région en grande difficulté économique". Pour autant, elle estime que la région est sur la bonne voie : les réseaux unissant les différents acteurs culturels ont bien fonctionné et l’offre s’est étoffée. "Il est simplement trop tôt pour évaluer le succès du projet sur le long terme", conclut la chercheuse. En résumé, un succès dans l'immédiat pour Essen, mais pour assister à la transformation de ce bassin industriel en métropole artistique, il faudra encore attendre.

 

 

Marseille-Provence 2013 : La culture pour qui ?

Un an et demi après Marseille-Provence 2013, il y a ceux qui louent les efforts faits par la ville pour "rattraper son retard culturel": de lourds travaux de rénovations ont été entrepris pour rafraîchir les musées de la ville et d’autres, comme le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MuCEM), ont été construits pour l’occasion. Le Fonds Régional d’Art Contemporain s’est également doté d’un nouveau bâtiment. Selon les organisateurs, la capitale européenne de la culture aurait totalisé dix millions de visites sur les quelque 900 événements programmés, avec deux millions de touristes supplémentaires par rapport à 2012. Un succès indéniable si l’on s’en réfère à l’affluence, pour un événement qui aura coûté la bagatelle de 660 millions d’euros au total, dont 100 millions alloués aux projets culturels.

Dans le même temps, des voix s’élèvent contre les conséquences sociales du projet. Marseille-Provence 2013 est accusée d’avoir participé au processus de gentrification en cours dans la ville, organisé par les pouvoirs publics et accéléré cette année-là. La rappeuse marseillaise Keny Arkana a publié sur youtube en mars 2013 un court documentaire au titre évocateur de Marseille, Capitale de la rupture. Des habitants y racontent l’explosion des loyers, et des plans de rénovations urbaines élaborés au détriment des couches populaires qui habitent le centre-ville, reléguées toujours plus au nord.

 

 

Un événement culturel qui aurait principalement servi à transformer Marseille et moderniser son centre-ville, notamment au travers du projet Euroméditerranée, relancé à cette occasion, dont le but est de créer un quartier d’affaires à La Joliette. Globalement, la deuxième ville de France n’a pas lésiné sur les travaux en rénovant, entre autres son front de mer et son Vieux-Port en profondeur. Beatriz Garcia, directrice de recherche à l’institut du capital culturel de l’université de Liverpool, concède qu’ "à cause des échéances, certains groupes se sont sentis exclus du processus". Pour autant, "les projets réalisés ont vraiment amélioré l’image de la ville", poursuite la chercheuse.

Certains regrettent que les artistes locaux et les cultures urbaines n’aient pas été invitées à la fête. Exit le hip hop, dont la ville est pourtant l’un des bastions en France, ce que n’a pas manqué de dénoncer le groupe marseillais IAM. Dans le même temps, il avait longtemps été question de subventionner le concert privé de David Ghetta à hauteur de 400.000€ (d’argent public). Prix du billet : 44€. Une pétition signée par 70.000 personnes avait finalement forcé la municipalité à faire marche arrière.

Réel projet culturel, outil de rénovation urbaine ou d’une gentrification choisie ; difficile de faire un vrai bilan, un an et demi seulement après la clôture de Marseille-Provence 2013. Cependant, pour Beatriz Garcia, il y a au moins un motif de satisfaction : l’équipe organisatrice n’a pas cessé d’œuvrer dans la ville et continue les projets engagés en 2013. Ce qui n’est, de loin, pas le cas de toutes les villes ainsi labellisées.

 

A voir également, Arte Journal du 31/12/13

Marseille Provence 2013 : le bilan

 

Dernière màj le 8 décembre 2016