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Etats-Unis, France : élections présidentielles à vendre

Pays : Monde

Tags : Social-bots, Elections, data brokers, protection des données

Vous avez certainement entendu parler des "Fake News", ces fausses informations diffusées sur les réseaux sociaux. Elles sont au cœur d'une polémique : auraient-elles permis à Donald Trump de remporter l'élection présidentielle ? ARTE Info vous explique comment repérer et démonter une information sans fondement. Mais comment de telles intox ont-elles pu se propager aussi rapidement. Comment, par exemple, un faux article sur le soutien du pape à Donald Trump a-t-il pu être partagé un million de fois sur Facebook ? Un rapport de l’université d’Oxford répond à cette question : des robots -les social-bots- diffusent massivement ces intox sur les réseaux sociaux pour influencer l'opinion. Sur Twitter, un tiers des tweets pro-Trump pendant la campagne ont été générés par ces robots. Sur Facebook, l'ampleur de ce phénomène est telle que le réseau social a été fortement invité à mettre en place un système anti-désinformation. Quel est le pouvoir des social-bots ? Comment ce système fonctionne-t-il  ?ARTE Info répond à ces questions à l'aide d'experts.

Les social-bots : une armée de robots au service d'un candidat

Qu’est-ce qu’un social-bot ? La réponse de Christian Grimme, chercheur à l’université de Münster

Les "bots" ou robots n'ont rien de bien nouveau. Ils permettent entre autres d’automatiser une tâche rébarbative et fastidieuse. Vous trouverez ici une liste non exhaustive des différents types de bots, présents sur la toile. Ils sont partout et se déclenchent au moindre clic et au moindre affichage de page. Ils peuvent être "bons" –comme ceux utilisés par les moteurs de recherche pour rendre accessible les sites web - ou "mauvais"- comme ceux utilisés par les hackers pour faire tomber un site web ou voler des données personnelles. Bref, tout dépend pourquoi ils sont utilisés et par qui. En tout cas, ils sont omniprésents : la majorité du trafic sur le web est généré par des robots.

Soyons clair : les bots qui nous intéressent ici sont ceux qui parviennent à cibler précisément leur public, à mimer une conversation humaine et à diffuser des "Fake News" crédibles. Ce type de bots est dérivé des "chatbots", robots de messagerie instantanée qui existent depuis l’annonce officielle de la création du World Wild Web, en 1990. Depuis la genèse du web comme outil à la portée de tous donc. Ils étaient rudimentaires et servaient essentiellement à gérer des fils de discussions. Ces deux dernières années, ils ont subi une belle cure de jouvence grâce aux travaux sur l’intelligence artificielle.

Les bots utilisés pour soutenir Donald Trump sont de cette trempe. Ils n’ont pas une intelligence surhumaine, mais ce qui fait leur force, c'est leur nombre : ils sont une armée, postent en permanence et ont cette capacité à polluer les discussions.

Les chercheurs de l'université d'Oxford ont étudié 19,4 millions de tweets pendant la campagne de Donald Trump. Les 100 premiers comptes qui postaient le plus souvent "étaient pour la plupart des robots et des comptes automatisés (...) : ils ont généré 450 000 tweets, une moyenne de 500 tweets par jour". Les comptes gérés par les social-bots ont pris d'assaut des hashtags populaires pour parasiter les discussions sur Twitter et tenter de rendre impopulaire un candidat, en l'occurence Hillary Clinton. Les hashtags pro-Clinton comme #HillaryClinton, #ImWithHer, #NeverTrump ou pro-Trump comme #AmericaFirst, #VoteTrump et #NeverHillary ont été submergés par les posts des bots. Voici un exemple d'une rafale de posts par les social-bots :

 

Discussion Trump / Twitter

Capture d'écran prise par le professeur à l’université d’Oxford, Philip Howard, qui a collectionné une série de messages politiques diffusés par les bots.

Comment fonctionne la manipulation ? La réponse de Christian Grimme, chercheur à l’université de Münster

 

 

Ces comptes postent le même message pour atteindre le maximum de personnes. Ils ont deux particularités :

1. Au premier coup d'oeil, les profils de ces comptes ont l'air réel. 

2. Le nombre fait la force. Peu importe le contenu du message, l'objectif est de le rendre visible par un maximum de personnes. Et les robots peuvent faire ce travail en postant automatiquement mille fois un même contenu à dix mille personnes.

Pour Facebook, le principe est le même : les social-bots créent automatiquement des milliers de profils. Dans un premier temps, ils postent sur leur profil des informations anodines. Ces posts sont partagés et commentés par d'autres profils robotisés. A partir de là, ils semblent être humains et multiplient les demandes d'amis avec des personnes réelles. Pourquoi des internautes acceptent-ils de s’abonner à des personnes qu’ils ne connaissent pas ? Cet article de Cnet.fr vous explique comment les social-bots parviennent à s'inviter dans des groupes d'amis Facebook. Les social-bots peuvent à présent diffuser des "Fake News" à des "vraies" personnes.

Selon Christian Grimme, chercheur à l’université de Münster, cela fonctionne très bien : les social-bots réussissent à créer "un certain état de l’opinion apparemment représentatif grâce à une masse de comptes-fantômes. (…) Cela permettra à la thématique d’être publiée par la presse et de devenir un débat mis à l’ordre du jour sur la place publique. Ce qui n’aurait pas été le cas, si les robots sociaux ne l’avaient pas mise massivement en avant". C’est donc la quantité qui prime pour booster une information et donner l’impression que tout le monde en parle.

 

Les social-bots vous connaissent mieux que vous-mêmes

Nous n'avons rien à cacher, pourquoi se protéger ? La réponse de Jürgen Pfeffer, professeur spécialiste des Big Data à l’université de Munich.

Voilà pour le fonctionnement des social-bots utilisés pour diffuser des informations très orientées et destinées à soutenir un candidat précis. Une question reste en suspens : comment parviennent-ils à toucher les bonnes cibles ? Ils sont nombreux certes, mais ne sont pas franchement très futés. Pourtant ils vous connaissent sur le bout des doigts. Comment ? Grâce aux traces que vous laissez derrière vous pendant que vous avalez votre première gorgée de café, smartphone à la main : vous vous informez sur des sites ou des applis d’infos, vous jetez un coup d’œil à vos mails ou vous vérifiez votre agenda sur votre application Gmail...

Des robots collectent ces données. Attention, ce ne sont pas les mêmes que les social-bots : ce sont des bots collecteurs. Ils chassent ces informations éparses et les rassemblent. Ils sont méticuleux et ne ratent rien. L’application Whats App vous affichera ainsi une publicité vous vantant les mérites du Mocha Light Frappuccino. Miraculeux ? Non, l’application a juste accès à votre localisation, sait que vous allez tous les matins à 8h au 18 rue de Dunkerque où se trouve le Starbucks de la gare de l’Est. Evidemment, elle ne connaît pas forcément votre boisson préférée, par contre elle sait que vous faites un footing tous les deux jours entre 7h et 8h : elle en déduit que vous faites attention à votre ligne et vous propose du Light.

C'est pratique. Cela vous a évité de lire la carte du Starbucks et de perdre du temps à choisir entre Creamy Caramel Latte et le Chai Tea Latte. Vos données vous ont ciblé et classé, mais peu importe puisque vous en tirez un bénéfice. Quand ces mêmes données vous incitent à donner votre voix à un candidat plutôt qu'à un autre, les choses se compliquent et s'apparentent à de la manipulation.

ARTE Info vous présente un électeur X qui, au fil de ses connections, dévoile sans s'en rendre compte ses préférences politiques. Une fois ciblé, il suffira aux bots de lui afficher des publicités ciblées vers des groupes Facebook de comptes fantômes, de l’interpeller sur Twitter avec des messages sur mesure :

 

Comment les électeurs sont-ils ciblés ?
Comment les électeurs sont-ils ciblés ? Comment les électeurs sont-ils ciblés ? Comment les électeurs sont-ils ciblés ?

Beaucoup de questions restent en suspens dont la plus importante : QUI récoltent ces données ? Vous avez compris que les social-bots n'agissent pas seuls et restent un outil. Mais au service de QUI ?

Comprendre les databrockers en 75 secondes avec cette infographie de Vox Pop

Vos données sont récupérées par des entreprises spécialisées et légales, qui revendent ces profils : les "data brockers". Ces sociétés privées sont discrètes, mais puissantes. Elles récoltent des renseignements apparemment anodins comme votre nom, votre adresse, votre numéro de téléphone, votre formation et votre métier. Puis elles croisent ces informations avec tout ce que vous décidez de mettre en ligne sur les réseaux sociaux : vos goûts littéraires, votre orientation politique, votre situation familiale et sentimentale. Enfin, elles récupèrent vos habitudes de navigation : votre banque, votre site d’assurance santé, vos achats, etc… Et revend par lots ces données au plus offrant. 

Cet article du site Vocativ vous offre un aperçu du pouvoir de ces entreprises qui traquent votre ombre numérique : "Comment Trump pourrait tout simplement acheter les données nécessaires pour construire un registre de musulmans". 

 

Faut-il avoir peur pour les prochaines élections ?

Nos votes sont-ils à vendre ? La réponse de Jürgen Pfeffer, professeur spécialiste des Big Data à l’université de Munich

Doit-on conclure que les social-bots peuvent inverser le cours d'une présidentiellle ? Donald Trump doit-il remercier le pouvoir de l'informatique et la France craindre son influence ? Pas tant que cela, pour trois raisons :

Première raison : 33% des tweets concernant Donald Trump ont été diffusés par des bots, tout comme 22% des tweets pro-Clinton. Les mêmes armes sont donc partagées par chaque camp, avec plus ou moins d’efficacité.

Deuxième raison : les social-bots ne sont rien de plus qu’un outil de "propagande" de campagne. Le nombre d'affiches électorales n'est pas déterminant. Ce n'est pas parce que François Hollande aurait collé trois affiches de plus Nicolas Sarkozy qu'il a remporté la présidentielle de 2012.

Jürgen Pfeffer, professeur spécialiste des Big Data à l’université de Munich, résume ce propos ainsi : "En voyant une promesse de campagne, nous savons qu’elle ne correspond pas forcément à la vérité. C’est de la promotion en vue d’élections". Les hommes politiques de tous bords n’ont pas attendu les social-bots pour mentir. C’est un phénomène auquel il faut s’habituer : en s’impliquant "Lorsqu'une annonce à caractère électorale s'affiche au milieu d'une interaction privée avec de la famille ou des amis sur Facebook, allant jusqu'à faire référence au contenu de votre interaction, elle fait partie d'un mode de communication auquel nous ne sommes pas habitués", ajoute Jürgen Pfeffer.

Troisième et dernière raison : selon Christian Grimme, les social-bots peuvent "définir des thématiques, orienter le discours politique dans une direction qu’un parti ou un autre ne souhaite pas". On ne pourra pas dire : tiens, "j’aimerais acheter 10% des suffrages grâce à ces social-bots". Pour Christian Grimme, "les réseaux sociaux n’ont actuellement pas d'emprise décisive sur la société et ne constituent pas encore un moyen d’information suffisamment puissant". Certes, "les robots sociaux peuvent avoir une influence quand en découle un écart d'un ou deux pour cent qui fera la différence."

2%. Le Brexit a été validé à 2%. Donald Trump est devenu président sur le fil avec quelques pourcents de plus que sa rivale. Les sondages donnaient le BrexIN gagnant de 2%. Idem pour Hillary Clinton. François Hollande a devancé Nicolas Sarkozy avec avec une avance de 1,64%. Un ou deux pour cent, c'est peu. Mais cela fait une grosse différence.

 

Dernière màj le 6 février 2017