360° : urgence au Sud-Soudan

Pays : Soudan Du Sud

Tags : famine, Guerre civile, SudSoudan, ONU

Le 20 février, le gouvernement sud-soudanais a déclaré l'état de famine dans plusieurs zones du pays. Trois organisations des Nations unies, le Fonds pour l'enfance (Unicef), le Fonds pour l'agriculture et l'alimentation (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM), ont indiqué que 100 000 Sud-soudanais de la région d'Unité –dans le nord du pays- souffraient de famine. Dans les prochains mois, ils seront environ un million... Actuellement, 4,9 millions de Sud-Soudanais sont en situation d’insécurité alimentaire. Les agences humanitaires déplorent d’autant plus cette situation parce qu'elle est "causée par l'homme" : la guerre qui ravage le pays depuis plus de trois ans. Le documentaire "Urgence au Sud-Soudan" explore les causes, les mécanismes et l’impact de la famine dans ce jeune pays d’Afrique de l'est. Tout en préservant la distance nécessaire, l’usage immersif de la vidéo à 360° crée une expérience qui vous plonge au cœur de la situation.

Au Sud-Soudan, plus de 40 000 personnes risquent actuellement de mourir de faim et plus de 2,8 millions de personnes ont besoin d’aide. Le reportage à 360° "Urgence au Sud-Soudan" vous immerge dans une zone au bord de l'effondrement.  Pour circuler dans l'image, utlisez votre souris ou bien les flèches ←↑↓→.  Et pour une véritable expérience 360°, visionnez ce reportage sur votre smartphone avec l'application ARTE 360 sous Android et iOS.

Produit par FRONTLINE, prestigieux programme diffusé aux Etats-Unis sur PBS, avec la participation d’ARTE France. 

 

Sud-Soudan : de la pénurie alimentaire à la famine

Ma maison a été incendiée, mon bétail, mes biens, tout a été pillé.

Peter Luak

Ghouyman, Soudan du Sud – 

"Je ne laisse rien derrière moi", explique Peter Luak. Lui et sa famille ont été contraints de fuir Leer en août 2015, lorsque les combats entre les partisans du gouvernement et les forces rebelles ont décimé la ville.

Après avoir pataugé pendant trois jours dans les petits canaux qui quadrillent le Sud, l’une des zones humides les plus étendues au monde, ils sont arrivés à Ghouyman, une petite île où quelques familles avaient déjà trouvé refuge.

 

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Peter Luak tisse un filet de pêche pour capturer des poissons et nourrir sa famille. © Marcelle Hopkins

 

Dès son arrivée, Luak a fabriqué un filet de pêche avec la ficelle qu’une autre famille de l’île lui a donnée. Les bons jours, il attrape trois ou quatre poissons, juste assez pour nourrir sa nombreuse famille. Il arrive aussi qu’il ne prenne rien. Ces jours-là, s’il reste un peu de nourriture de la veille, il la donne aux enfants ; les adultes restent le ventre creux. 

 

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La fille de Peter Luak frappe en face de leur refuge temporaire des graines. © Marcelle Hopkins

 

 

Comme Luak et sa famille, quelque 2,8 millions de personnes, soit près du quart de la population du Soudan du Sud, sont en état d’insécurité alimentaire et ont besoin d’une aide d’urgence selon les Nations unies, qui mettent aujourd’hui en garde contre une famine imminente.

A partir de quand parle-t-on de famine ?

La famine est un terme technique qui, dans un système de classification établi à partir de données scientifiques, correspond à un niveau d’insécurité alimentaire précis dans une zone géographique définie. Le seuil est volontairement élevé et les cas de famine sont devenus rares. Une déclaration de famine est censée déclencher une action rapide et globale des organisations humanitaires en vue d’apporter denrées alimentaires et médicaments à ceux qui risquent de mourir de faim.

Mais cela n’a pas toujours été le cas. Avant l’adoption d’un système standard largement reconnu pour analyser les crises alimentaires, les organisations humanitaires, les gouvernements et les donataires se battaient pour savoir à partir de quel moment il était urgent d’intervenir, et comment.

 

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Des familles se cachent dans le marais et survivent uniquement en s'alimentant de nénuphars et de poissons pêchés. © Benedict Moran

 

Soudan du sud : famine annoncée

Le conflit politique opposant le président Salva Kiir et son ex-vice président Rieck Machar a réveillé des antagonismes ancestraux entre les deux plus importantes tribus du pays, et engendré de sanglants massacres de civils. Notre reportage

La question a atteint un point critique en 2004, lorsque la Somalie a été touchée par une crise alimentaire. À l’époque, chaque agence internationale présente dans le pays avait ses propres indicateurs pour évaluer la sécurité alimentaire et les informations publiées étaient parfois contradictoires, explique Cindy Holleman, qui travaillait alors pour l’Unité d’analyse de la sécurité alimentaire en Somalie de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

"Les décideurs avaient du mal à faire le tri parmi les informations et à savoir laquelle était la bonne", poursuit-elle, car il n’existait aucun système standardisé et centralisé pour mesurer le niveau et la gravité des pénuries alimentaires.

L’absence de langage commun en la matière se doublait d’une incapacité à coordonner une action efficace, estime Chris Hillbruner du Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET), un projet de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID).

Dans une situation donnée, l’un parlait de crise, un autre de désastre, un troisième d’urgence, et un quatrième de famine. Impossible de savoir si on parlait de choses différentes ou pas »

Chris Hillbrune, Réseau de systèmes d’alerte

En 2004, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en concertation avec d’autres agences humanitaires, ont créé le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), un ensemble de protocoles qui permet d’analyser et de classer la gravité de l’insécurité alimentaire. L’IPC a été actualisé en 2009 et la version 2.0 fait largement référence aujourd’hui.

La classification IPC prévoit cinq phases d’insécurité alimentaire – de Minimale (Phase 1) à Crise (Phase 3) et Famine (Phase 5). Chaque phase est analysée à partir d’indicateurs précis : accès à l’alimentation, malnutrition et mortalité. Ainsi, en Phase 5 (famine), au moins 20 % des ménages d’une zone géographique n’ont pas accès à l’alimentation, le taux de malnutrition aiguë est supérieur à 30 % et le taux de mortalité supérieur à 2 pour 10 000 par jour.

Sud-Soudan

Si aucun pays n’est actuellement déclaré en état de famine, le Soudan du Sud figure parmi les pays classés en phase 4 Urgence humanitaire, avec le Yémen, l’Ethiopie, la République centrafricaine et la République démocratique du Congo.

Au Soudan du sud, les enquêteurs ont rencontré des ménages qui vivent dans des conditions de famine. L’accès étant limité dans certaines zones, les agences humanitaires ne sont pas en mesure de recueillir suffisamment de données pour déterminer si ces zones ont franchi le seuil de la famine.

 

"Une brutalité inédite"

L’homme est seul responsable de la crise alimentaire qui touche le Soudan du Sud. En décembre 2013, deux ans après l’indépendance du pays, le président Salva Kiir et son ancien vice-président Riek Machar se sont engagés dans une lutte sans merci pour le pouvoir qui a plongé la toute jeune république dans la guerre civile.

Ce qui avait commencé dans la capitale comme une lutte entre deux factions armées s’est rapidement étendu à d’autres parties du pays. Les forces rebelles de Machar contrôlent en grande partie l’Etat de l’Unité, resté fidèle au vice-président limogé, où se trouve Leer, la ville où vivaient Luak et sa famille.

En avril 2015, le gouvernement a lancé une offensive pour reprendre les zones tenues par les rebelles de Riek Machar. Des villages entiers ont été incendiés, les récoltes vivrières détruites et le bétail pillé par l’armée, provoquant des déplacements en masse des survivants, d’après les Nations unies.

"Selon certaines indications, ceci pourrait résulter de stratégies délibérées de la part du gouvernement ou de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) visant à priver les civils de tout moyen de subsistance et à les forcer à partir" dit un rapport de la MINUSS et du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies. Le gouvernement dément toutes les allégations contenues dans le rapport. « C’est faux », a ainsi déclaré Ateny Wek, porte-parole du président Salva Kiir, à FRONTLINE.

Croire que l’APLS tue des civils ou vole du bétail est une exagération ; ces allégations visent uniquement à ternir l’image de l’armée.

Ateny Wek, porte-parole du président Salva Kiir

Dans un rapport alarmant publié en juin 2015, des enquêteurs de la Mission pour la paix au Soudan du Sud des Nations unies (MINUSS) ont fait état d’allégations de meurtres de civils, de viols et d’enlèvements. Le rapport observe "une brutalité inédite et une intensification des crimes horribles, des personnes auraient notamment été brûlées vives dans leurs maisons."

Ils sont des milliers de civils, comme la famille de Luak, à avoir fui dans le Sud dans l’espoir d’échapper à la violence, "pour ensuite être abattus par des soldats armés qui les traquent" selon un rapport de groupes humanitaires présents au Soudan du Sud.

 

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Selon les Nations Unies, plus de 680.000 enfants au Sud-Soudan sont actuellement sous-alimentés. © Benedict Moran 

 

 

Malgré le cessez-le-feu signé en août par Salva Kiir et Riek Machar, les exactions se poursuivent et aggravent les déplacements internes et l’insécurité alimentaire.

"Six mois après la signature de l’Accord de paix, la stratégie de la terre brûlée continue : des civils sont brûlés vifs dans leurs maisons, leur bétail pillé et leurs moyens de subsistance détruits", a déclaré en février le Sous-Secrétaire général aux droits de l’homme du Conseil de sécurité de l’Onu Ivan Šimonović.

Plus de deux millions de Sud-Soudanais ont été déplacés par la guerre civile. Les combats ont empêché d’apporter une aide alimentaire à ceux qui se cachent dans les marécages et aux population piégées dans les zones de violence.

En janvier, on estimait que 40 000 personnes étaient sur le point de mourir de faim. Les Nations unies ont prévenu que si ses organisations spécialisées ne pouvaient pas avoir accès à Leer et à d’autres parties de l’Etat de l’Unité, ces territoires risquaient de basculer dans la famine.

 

Une catastrophe au ralenti

Plusieurs années peuvent s’écouler entre les premiers signes d’une insécurité alimentaire et la déclaration officielle d’une famine.

Au Soudan du Sud, les familles qui souffrent de pénurie alimentaire font face par tous les moyens. Elles mangent les réserves de céréales ou de semences, vendent leur bétail et d’autres biens, retirent leurs enfants de l’école ou partent chercher de l’aide. Mais au fur et à mesure que leurs ressources s’amenuisent et que leur niveau de consommation alimentaire baisse, la malnutrition affaiblit leur système immunitaire ; les gens commencent à mourir, victimes de maladies comme la malaria et la dysenterie. Ces morts liées à la malnutrition font souvent leur apparition pendant la Phase 4, avant que l’urgence alimentaire ne devienne officiellement une famine.

Chris Hillbruner, du Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET) est d’avis qu’il faudrait fournir une aide alimentaire d’urgence bien avant la déclaration de l’état de famine.

On ne devrait pas attendre qu’une famine soit déclarée pour réagir. Si on attend jusque-à ce qu’il y ait des gens qui meurent de faim, c’est qu’on a attendu trop longtemps.

Chris Hillbruner du Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET)

Les Nations unies ont commencé à demander des fonds d’urgence pour intervenir en 2014. En janvier 2016, elles ont lancé un nouvel appel aux Etats membres afin de réunir 1,3 milliard de dollars et venir en aide à 5 millions de Sud-Soudanais. Jusqu’à présent, elles n’ont réuni que 5 % du montant nécessaire.

"Comme le système de l’aide internationale doit faire face à une multitude d’urgences humanitaires, de conflits de longue durée et de catastrophes naturelles simultanées, il est parfois difficile d’invoquer l’urgence auprès des donateurs et de l’opinion", estime Vanessa Parra de l’organisation humanitaire Oxfam, qui gère des programmes agricoles, d’approvisionnement en eau et d’assainissement au Soudan du Sud. "C’est vraiment dur de sensibiliser l’opinion publique en amont du stade de la famine" déclare-t-elle.

La dernière famine déclarée en Somalie remonte à juillet 2011. Au cours des onze mois qui avaient précédé, le Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET) avait lancé plusieurs alertes, appelant la communauté internationale à intervenir pour empêcher une famine à grande échelle. Jusqu’en décembre, le volume des ressources attribuées à l’opération humanitaire et le nombre de bénéficiaires sont restés très bas. Une fois la famine déclarée, le fonds international d’aide d’urgence a quasiment doublé en un mois.

Mais pour beaucoup de Somaliens, c’était trop peu et trop tard. Près de 260 000 personnes étaient mortes de faim, plus de la moitié était des enfants. Selon une étude de la FAO et de FEWS NET, une sur deux est morte avant que le pays ne soit déclaré en état de famine.

La conclusion, c’est que malgré les alertes et l’IPC, une famine n’a pas été empêchée et la réaction a tardé.

Cindy Holleman, aujourd’hui IPC Global Program Manager.

Bien que les alertes précoces n’aient pas empêché la famine en Somalie, elle estime que l’analyse IPC et les mesures d’aide ont permis au Soudan du Sud de ne pas sombrer dans la famine. "Les appels d’IPC sur le risque de famine se poursuivent depuis l’an dernier et ont contribué à accélérer les interventions."

Les Nations unies ont déclaré en février que le Soudan du Sud était confronté à des niveaux d’insécurité alimentaire "sans précédents" et prévenu que la faim atteindrait un pic au printemps. En 2014, le think-tank de l’International Crisis Group (ICG) estimait à au moins 50 000 le nombre de décès et redoutait que les chiffres ne soient bien plus élevés lorsque le bilan officiel sera définitivement établi.

Même si les pays donateurs dégagent davantage de ressources pour lutter contre l’insécurité alimentaire au Soudan du Sud, certains experts estiment que c’est encore insuffisant.

 

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Des miliers de personnes se sont refugiées dans les marais pour échapper à la violence de la guerre civile au Sud-Soudan. © Marcelle Hopkins

 

 

"L’intervention internationale ne sera pas efficace si on ne traite pas les causes sous-jacentes de la crise alimentaire au Soudan du Sud", écrit Amir Idris, professeur d’études africaines et africaines-américaines à l’université de Fordham dans un mail à FRONTLINE. "La crise humanitaire actuelle a des dimensions politiques et sécuritaires au Soudan du Sud. En conséquence, la communauté internationale doit continuer à exercer des pressions sur les parties au conflit pour qu’elles respectent l’accord de paix qu’elles ont signé et les exhorter à permettre un accès illimité aux populations qui ont un besoin urgent de l’aide humanitaire."

 

En savoir plus...

Découvrez le blog VR101 for Journalists des réalisateurs du documentaire avec des images du tournage et plus d'informations sur le journalisme en réalité virtuelle (en anglais).

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Marcelle Hopkins, Benedict Moran et Evan Wexler ont produit On the Brink of Famine (Urgence au Sud-Soudan), un documentaire en réalité virtuelle qui permet une immersion totale dans la crise alimentaire au Sud-Soudan.

On the Brink of Famine a été réalisé avec le soutien de FRONTLINE (avec la participation d’ARTE France) et d’une « Magic Grant » de The David and Helen Gurley Brown Institute for Media Innovation, un projet collaboratif des universités de Columbia et de Stanford. The Ford Foundation a également soutenu le développement du projet, par le biais d’une subvention à l’Enterprise Journalism Desk de FRONTLINE et d’une Ford Foundation JustFilms Fellowship au Made in NY Media Center by IFP.Foundation JustFilms Fellowship au Made in NY Media Center by IFP.