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Réforme du collège : Grosse Katastrophe ?

Nouvelle épreuve du feu pour Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale française : le 19 mai, près d'un enseignant sur trois est descendu dans les rues pour manifester contre la réforme des rythmes scolaires, Un point en particulier de cette réforme provoque la polémique : la suppression des classes bilangues allemand. Jugées trop élitistes par certains, ces sections permettent pourtant de favoriser la mixité sociale. La réforme devrait entrer en vigueur dès la rentrée 2016. Le gouvernement s’attendait à une opposition de principe. Mais certainement pas à une polémique sur l’enseignement de l’allemand en France. Socialistes et même instituts culturels allemands se sont saisis du débat : Wir müssen Deutsch sprechen !

Les sections bilangues permettent à certains élèves d'apprendre l'allemand et l'anglais dès l’entrée au collège. Mises en place pour promouvoir l'apprentissage de la langue de Goethe, elles sont jugées trop élitistes par la ministre de l'Education. Sauf que sur le terrain, c'est parfois l'effet inverse qui se produit. Reportage près de Poitiers, dans un collège classé en réseau d’éducation prioritaire où ces classes bilangues permettent au contraire de favoriser la mixité sociale. 

 

Les classes bilangues menacées

 

En septembre 2016, la réforme du collège fait sa rentrée

La réforme du collège, présentée le 11 mars par Najat Vallaud-Belkacem, fait souffler un vent de révolte dans la communauté pédagogique. Les principaux syndicats de la profession ont déjà appelé à un mouvement de grève le 19 mai prochain. Plus d’autonomie accordée aux chefs d’établissement, et, surtout, une refonte de l’enseignement des langues étrangères sont prévues au programme. Car les étudiants français font figure de mauvais élèves dans les classements. Selon la Commission européenne, seuls 11 % des lycéens de l’Hexagone possèdent un bon niveau dans leur première langue vivante étudiée, contre 82 % pour les élèves suédois. Pour comprendre ce projet du ministère de l’Education nationale, qui doit entrer en vigueur en septembre 2016, il faut d’abord revenir sur les bancs de l’école (cliquez sur les flèches pour afficher plus d'informations sur ce projet) :

 

Il faut sauver le prof d’allemand !

L’allemand serait-il en péril ? La suppression des classes bilangues et des sections européennes, qui permettaient de retenir les élèves germanistes suscite l’inquiétude. Car nombreux sont les collégiens à préférer la langue de Shakespeare à celle de Goethe : la première est pratiquée par 97,7 % des élèves contrairement à 15,4 % pour la seconde, selon les chiffres les plus récents

 

Ces classes bilangues ont permis à l’allemand de rester la troisième langue vivante enseignée en France. Et la promotion de cet apprentissage est au cœur de la coopération franco-allemande.

Jean-Marc Ayrault

"La réforme du collège va dans le bon sens", selon la députée socialiste du Nord, Audrey Linkenheld."Mais les conséquences de la suppression des classes bilangues n’ont peut-être pas été parfaitement mesurées par le ministère : 9 classes bilangues sur 10 sont des classes d’allemand. Si on supprime ces classes, ces élèves n’iront pas faire allemand en LV2, ils choisiront espagnol comme tout le monde." A ce titre, la vice-présidente du groupe d’Amitié France-Allemagne à l’Assemblée nationale a adressé une lettre à la ministre de l’Education nationale. Même l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault, professeur d’allemand, a pris la plume pour défendre cet enseignement.

 

Les institutions franco-allemandes en difficulté

Cette inquiétude est aussi présente parmi les germanophiles français et les francophiles allemands. Dès le 21 mars, l’Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France (ADEAF) lance une pétition contre la réforme, qui vouerait, selon elle, cette langue à une "disparition programmée". Son pendant allemand, la VDFG (Die Vereinigung Deutsch-Französischer Gesellschaften für Europa) critique également le projet et appelle à la solidarité  avec les professeurs français, car "10 ans de longs efforts et de succès dans l’acceptation de la langue allemande dans les collèges et les lycées français risquent d‘être réduits à néant".

 

Ce serait un véritable coup porté, non seulement à la maîtrise de la langue allemande, mais aussi à la compréhension commune entre l'Allemagne et la France. C'est une atteinte à l'amitié franco-allemande.

Maria Böhmer, ministre d'État à l'office des Affaires étrangères - 21/04/2015

Les relations France / Allemagne en danger ?

Même les structures culturelles, comme l'Institut Goethe, font part de leur trouble. Jochen Hellmann, secrétaire général de l’Université franco-allemande, n’est pas non plus enthousiasmé par cette réforme: "Nous craignons qu’il y ait moins de jeunes en France pour apprendre l’allemand, et donc moins d’élèves pour suivre nos cours dans notre université." Markus Ingenlath, secrétaire général de l’Office franco-allemand pour la jeunesse, considère justement ces sections bilangues et européennes comme des programmes d’excellence, qui permettent aux jeunes de familles moins aisées d’apprendre une seconde langue : "Pourquoi faut-il abolir quelque chose qui s’est avéré être un succès ?"

 

Apprendre les langues en Allemagne

L’âge auquel les élèves allemands apprennent une langue étrangère dépend du Land dans lequel ils vivent. Les questions d’éducation sont des prérogatives des Länder. En général , c’est à 8 ans que les élèves entrent pour la première fois en contact avec une langue vivante.  Certains Etats allemands offrent la possibilité d’apprendre une langue dès 6 ans, sur la base du volontariat. L’anglais est enseigné dans toutes les provinces. Le français ou l’espagnol sont souvent choisis comme seconde langue. La LV2 est obligatoire au niveau national dès l’âge de 12 ans. Des cours de danois, néerlandais et polonais sont également dispensés dans les régions frontalières.

L’ambassadrice d’Allemagne en France, Susanne Wasum-Rainer, a relayé ces préoccupations auprès de la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, lors d’une réunion le 20 avril. Alors que cette dernière assure vouloir renforcer l’apprentissage de l’allemand en France, l’ambassadrice craint que cette réforme pèse sur les accords bilatéraux, à l’image des diplômes de langue allemande AbiBac, des échanges d’étudiants et des programmes de l’Office franco-allemand de la jeunesse.

 

L’allemand, langue élitiste ?

En définitive, au lieu d'avoir 16 % des élèves qui apprennent deux langues dès la sixième, on en aura 100 % en cinquième. Expliquez-moi en quoi cela peut être un recul pour l'allemand ?

Najat Vallaud-Belkacem, au Point - 20/04/2015

La réforme défendue par la ministre Najat Vallaud-Belkacem a pour but de promouvoir le collège unique, et lutter contre un enseignement qui contribue parfois à creuser les inégalités sociales entre élèves. Les classes bilangues, considérées comme élitistes, permettraient aux parents de contourner la carte scolaire pour inscrire leurs élèves dans des établissements de meilleure réputation. En théorie. Car selon Audrey Linkenheld, la réalité sur le terrain est tout autre : "La ministre nous l’a dit à plusieurs reprises : les classes bilangues, cela concerne 20 % des élèves en France. Sauf que ces classes-là sont souvent dans des collèges qui ne sont pas les plus favorisés, ou situés dans des zones plus rurales. Au contraire, elles contribuent à favoriser la mixité dans ces collèges. C’est ce que je constaste dans ma circonscription à Lille. En les supprimant, certains parents risquent de ne pas envoyer leurs élèves dans les établissements du quartier, mais plutôt dans des collèges privés."

 

A Toulouse, les ratés de la réforme

Sur le terrain, la réforme est déjà expérimentée depuis la rentrée scolaire 2015, notamment dans l’académie de Toulouse. Un territoire peu représentatif pour l’enseignement de l’allemand, en raison de la proximité de la frontière espagnole. "L’allemand est en déshérence dans notre secteur", confirme Yannick Delpoux, secrétaire académique du syndicat Force ouvrière des lycées et collèges. "Donc pour maintenir l’enseignement de l’allemand, on a conservé ces classes bilangues pour cette année d’expérimentation. Mais quand la réforme s’appliquera sur tout le territoire national, il y a de fortes chances que celles-ci disparaitront aussi". Seul moyen d’envisager l’avenir : se pencher sur l’apprentissage de l’espagnol. Les classes bilangues anglais/espagnol, elles, ont bien été supprimées pour cette année. Au grand dam des professeurs. "La base enseignante est en train de faire circuler un texte dans toute l’académie de Toulouse. Ce n’est pas du tout une initiative des syndicats", assure Yannick Delpoux. D’ailleurs, même la rectrice Hélène Bernard, qui s’est fendue d’une circulaire, semble relever quelques incohérences dans la mise en pratique de la réforme, notamment au sujet de la continuité des apprentissages. Face à la montée de la polémique, la ministre de l’Education nationale pourrait bien devoir retravailler sa copie.

 

 

Dernière màj le 19 mai 2015