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Congo : pourquoi Joseph Kabila s’accroche au pouvoir

Pays : République démocratique du Congo

Tags : Joseph Kabila

Joseph Kabila ne veut pas quitter son poste. Dans la nuit de lundi à mardi, une heure avant la fin de son deuxième mandat, le président congolais a annoncé à la télévision publique la liste de son nouveau gouvernement. La Constitution l’empêche pourtant de briguer un troisième mandat. L’opposition réclame la tenue d’élections, mais elles sont perpétuellement repoussées par le chef de l’Etat, au pouvoir depuis quinze ans.

Mercredi, la situation semblait revenue au calme -en apparence du moins- après les violences de mardi. Selon le gouvernement, des affrontements entre la police et les manifestants ont fait au moins onze morts. L'ONU avance quant à elle le chiffre de dix-neuf morts et de quarante-cinq blessés, à Kinshasa et dans plusieurs grandes villes.

Une centaine d'arrestations depuis le 16 décembre 

Ida Sawyer, directrice de recherche sur l'Afrique centrale au sein de l'ONG Human Rights Watch, affirme que des activistes du mouvement citoyen "Lucha" (Lutte pour le changement), ont été arrêtés mercredi matin lors d'un sit-in à Goma, ville de l'est du pays : 

 

 

Mardi, la Monusco (mission des Nations unies en République démocratique du Congo) a par ailleurs "exprimé sa vive préoccupation face à la vague d'arrestations et de détentions en cours en RDC". "Depuis le 16 décembre, l'Organisation des Nations unies a recensé cent treize arrestations dans le pays, dont des dirigeants et des sympathisants de l'opposition, des activistes de la société civile et des défenseurs des droits de l'homme, des professionnels des médias, ainsi que d'autres personnes", peut-on lire sur dans ce communiqué.

 

 
Etienne Tshisekedi appelle à "ne plus reconnaître" le président Kabila

 

En réaction à l'annonce du nouveau gouvernement, Etienne Tshisekedi, opposant historique au pouvoir de Joseph Kabila, avait publié dans la nuit de lundi à mardi une vidéo dans laquelle il exhortait la population congolaise à "ne plus reconnaître l'autorité"  du président.

 

 

La vidéo, publiée sur Youtube, était difficilement accessible en RDC puisque les autorités ont ordonné le filtrage depuis dimanche soir de tout contenu photo ou vidéo sur les réseaux sociaux.

 

L'opposition mobilisée de longue date

Ces Congolais qui disent #ByeByeKabila

"Nous voulons rappeler à la population que le mardi 20 décembre est le premier jour d’illégalité du président Joseph Kabila", assènait lundi Serge Sivya, militant de la Lucha ("Lutte pour le changement"), un mouvement d’opposition établi à Goma, dans l'est du pays. Le mot d’ordre de la Lucha publié dimanche sur Facebook est très clair : #ByeByeKabila.

L’organisation en a appellé à la "mobilisation populaire" et a donné "quelques heures" (jusqu’à lundi minuit) au président pour qu’il quitte son poste. 

Dès lundi, tout avait été fait du côté du gouvernement pour tuer dans l’œuf toute forme de protestation. Quarante-et-une personnes ont été arrêtées à Goma, vingt-huit à Kinshasa et cinq à Bukavu. D’importantes forces de sécurité ont également été déployées, notamment dans la capitale, et le gouvernement a interdit les rassemblements de plus de dix personnes. Les réseaux sociaux ont par ailleurs été partiellement bloqués. A l’université de Kinshasa, les étudiants se disaient lundi "assiégés, empêchés de manifester", selon la journaliste Sonia Rolley

Les négociations avec l’Eglise et l’opposition, un "échec" selon Kabila

En annonçant un nouveau gouvernement, Joseph Kabila n'a pas attendu les résultats de la médiation de l'Eglise catholique, qui occupe un rôle clé dans la vie politique du pays et qui avait mené à plusieurs reprises des négociations entre le gouvernement et l’opposition. La Cenco (Conférence épiscopale nationale du Congo) a mené les pourparlers, censés aboutir à un compromis. L’enjeu pour le gouvernement était de convaincre l’opposition d’accepter une période de transition assurée par Joseph Kabila en attendant la tenue des élections. Le 2 décembre, le président congolais a qualifié "d’échec" ces négociations. L’Eglise a bien essayé de relancer le processus le 8 décembre dernier dans une ultime tentative, mais aucun accord n’a finalement été trouvé.

"L'absence d'accord persistant entre les acteurs politiques dans le cadre de la médiation de la Conférence épiscopale du Congo (Cenco), malgré tous les efforts déployés par les évêques, ouvre une période à haut risque", a prévenu dimanche Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne. Du côté de l’opposition, on estime que le président joue les prolongations : au mois d’octobre, il avait annoncé le report des élections au mois d’avril 2018, un délai de dix-huit mois justifié par le fait que le "fichier électoral",  -le recensement des électeurs congolais- était obsolète et corrompu. Un report farouchement contesté par ses opposants.

Les négociations menées par la Cenco reprennent ce mercredi, mais cette dernière a adressé un ultimatum aux hommes politiques du pays, les pressant de s'entendre "avant Noël" sur une voie de sortie de la crise provoquée par le maintien au pouvoir du président Joseph Kabila. La Cenco "n'est pas disposée à des prolongements indus et à des manoeuvres dilatoires", a déclaré son président, Mgr Marcel Utembi.


"Notre souhait est de clôturer avant Noël. Si les acteurs politiques et de la société civile n'arrivent pas à un compromis à cette échéance, à faire des concessions pour une gestion consensuelle de la période transitoire, la Cenco en tirera toutes les conséquences qui s'imposent", a-t-il ajouté..

La mainmise des Kabila sur l’économie congolaise

La fortune de Joseph Kabila pourrait être la principale raison de sa volonté de garder son poste de président. C’est en tout cas ce que suggèrent les journalistes de l’agence de presse américaine Bloomberg News, dans une enquête publiée le 15 décembre.  "Ensemble, la famille Kabila a construit un réseau d’entreprises dans chaque secteur de l’économie congolaise, qui leur a rapporté des centaines de millions de dollars", affirme Bloomberg. Pour arriver aux conclusions présentées dans leur enquête, les journalistes Michael Kavanagh, Thomas Wilson et Franz Wild ont analysé des milliers de documents d’entreprises et de dossiers de tribunaux, avec l’aide du Groupe d’études sur le Congo et du Pulitzer Center on Crisis Reporting.

Depuis la fin de la guerre civile en 2003, les investisseurs étrangers auraient permis de générer plus de cent mille emplois dans les seuls secteurs du pétrole et de l’extraction minière, mais aussi "de faire fleurir l’empire familial" des Kabila, qui auraient constitué un réseau "d’au moins soixante-dix entreprises" dans le pays. Deux des entreprises familiales possèdent des permis de prospection de diamants sur 725 km le long de la frontière avec l’Angola. Les membres du clan Kabila ont aussi des intérêts dans les banques, la distribution de carburants, les hôtels, agences de voyages, boîtes de nuit ou encore des compagnies aériennes.

D’excellentes raisons pour la famille du président de ne pas lâcher le pouvoir, d’autant que la loi congolaise interdit aux personnalités politiques et à leurs familles d’avoir des intérêts commerciaux. Une alternance pourrait donc avoir pour conséquence des poursuites engagées contre le chef de l’Etat sortant et son empire commercial.

Dernière màj le 21 décembre 2016