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Radicalisation violente : comment l'expliquer ?

Pays : France

Tags : Radicalisation, djihadisme, étude, violence

Jeudi, le double attentat de Barcelone et de Cambrils, revendiqué par Daech a remis la lancinante question de la radicalisation sous les feux des projecteurs. Depuis que les métropoles européennes sont la cible d’attentats, les gouvernements des pays attaqués ont tenté de répondre à la menace : état d'urgence, lois antiterroristes, centres de déradicalisation… Mais quels sont les processus qui conduisent les individus à se radicaliser ? Sur cette question cruciale, nos connaissances restent assez réduites. Début août, quatre chercheurs ont publié une étude destinée à mieux comprendre ces mécanismes (disponible en intégralité ici). Tout au long de l’année 2016, ils se sont longuement entretenus avec vingt personnes condamnées pour des faits de terrorisme. ARTE Info vous détaille leurs conclusions.

"Chaque acteur met en place sa propre logique de radicalisation qui empêche de parler d'un 'portrait type' du radicalisé", préviennent les auteurs de l'étude. Bilel Ainine, Xavier Crettiez, Thomas Lindemann et Romain Sèze, sociologues spécialistes de la radicalisation et de l'engagement violent, se sont intéressés aux parcours personnels de vingt personnes condamnées pour des faits de terrorisme. Particularité intéressante, ils ont choisi d'interroger non seulement des terroristes djihadistes, mais aussi des nationalistes de l'ETA, d'Iparretarrak et du Front National de Libération Corse (FNLC).

L'objectif : montrer que ces processus de radicalisation peuvent présenter des similitudes, bien que la dimension religieuse soit absente de l'engagement des nationalistes. Ainsi, les auteurs de l'étude cherchent à éviter "d'essentialiser" le djihadisme et de l'isoler des autres formes de radicalisation. 

 

Pluralité des parcours 

Comment stopper la radicalisation ?

Comment la France et l’Allemagne appréhendent-ils le retour des personnes parties rejoindre les rangs de Daech en Syrie ? Quels sont les dispositifs en place ? Réponses dans notre article.

Pendant une année, les sociologues ont réalisé avec ces vingt personnes une série d'entretiens approfondis. Ils ont voulu mettre en lumière ce qui, dans leur enfance, leur scolarité, leurs amitiés, leur parcours professionel, mais aussi dans leur rapport à la religion, à l'histoire ou encore à la politique, a pu les pousser sur la pente de la radicalisation. Ce qui ressort de cette étude, c'est avant tout la pluralité des trajectoires.

Les raisons qui ont mené les sujets à la radicalisation sont très variées. Pour certains, comme Michel, une "rupture biographique" a joué un rôle déterminant : c'est après un accident de voiture qui a failli lui coûter la vie que le jeune homme se convertit à l'Islam, à l'âge de 18 ans, et commence à s'intéresser de près au salafisme. L'adhésion à ce courant traditionnaliste de l'islam sunnite peut être l'étape qui précède le basculement vers le djihadisme.

D'autres, comme Achir, évoquent un sentiment d'injustice lié à des discriminations pendant l'enfance : "J’étais le seul Arabe dans la classe. […] On était dispatchés comme ça, et donc il y avait toujours un peu de problèmes. C’était un petit peu la misère. […] Il y a eu des soucis avec le prof qui m’a traité de 'caramel"'et des trucs comme ça". Bien qu'Achir ne se perçoive pas comme une "victime du système" et que d'autres éléments expliquent sa radicalisation, il explique garder un souvenir amer de ces événements. 

 

Pas de trajectoire délinquante systématique

Cette étude fait mentir certaines idées reçues. Ainsi, les personnes interrogées n'ont pas toujours été en rupture scolaire. Nacer, l'un des djihadistes interrogés, est même allé jusqu'à l'enseignement supérieur en faisant une licence en STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives). 

La plupart des sujets de l'étude se sont intégrés au moins brièvement sur le marché du travail et tous n'ont pas eu un passé de délinquant, relèvent les sociologues. Contrairement à ce que laisse penser une partie de la presse dans son analyse de la radicalisation, la délinquance n'apparaît pas comme un passage obligé. 

 

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Découverte autodidacte de l'Islam

Parmi les points communs entre les personnes interrogées, les auteurs de l'étude évoquent "l'autodidaxie" de leur découverte de l'Islam. Larbi deviendra même "imam autodidacte". Pourtant, à 20 ans, il "croit en l'existence d'un créateur", mais n'est pas plus que cela familiarisé avec la religion. Il commence à travailler sur les marchés et s'intéresse à des cassettes audio à caractère religieux, puis se met à fréquenter des lieux de prière.

"Son assiduité et son sérieux dans sa quête d’apprentissage l'auraient conduit à une remarquable maîtrise du texte coranique, ce qui mènera les fidèles de la mosquée à lui proposer de remplacer l'imam sur le départ", explique l'étude. "En s'appuyant sur un livre dédié aux discours de prêches, il entame une carrière d'imam autodidacte et commence à se faire un nom dans certaines salles de prières de la ville." Cet apprentissage solitaire de l'Islam se retrouve dans le parcours de plusieurs djihadistes interrogés par les auteurs.

Le mythe du "loup solitaire" écarté

En revanche, le basculement vers le djihadisme est souvent lié à l'influence de personnes extérieures, comme le montrent les parcours des sujets de l'étude. "Le mythe du 'lonewolf' [loup solitaire] nous semble très rarement pouvoir être une réalité", écrivent les sociologues. La radicalisation "s'opère sous la pression d'acteurs et personnes-ressources pouvant à la fois légitimer moralement le recours aux armes et pratiquement leur usage"

Dans l'imaginaire des djihadistes interrogés, le "sentiment d'identification progressive à une communauté opprimée", celle des musulmans sunnites qui seraient malmenés par des ennemis "aux valeurs morales moindres", serait un élément récurrent. C'est aussi le cas du "déni de l'autorité" et de "l'expression d'un idéal viril", qui favoriseraient la banalisation de la violence. Une violence justifiée également, d'après les auteurs, par une "dimension eschatologique" des discours, c'est-à-dire une propension à craindre la fin monde : l'usage de la violence permettrait de faire partie du groupe sauvé. 

Un discours géopolitique très présent

"Si les jeunes djihadistes rencontrés sont totalement habités par l’interprétation djihadiste radicale des textes religieux, ils développent également très souvent un discours géopolitique relativement construit", relèvent les auteurs de l'étude. Composé d'une forte dimension "anti-impérialiste et complotiste", leur discours géopolitique intègrerait par exemple une mise en accusation de l'Iran et "des intérêts géopolitiques des Occidentaux"

"Loin du portrait souvent avancé par la presse de jeunes décérébrés et ignorants des réalités politiques internationales, les personnes interrogées développent des connaissances rudimentaires mais suffisantes sur la scène internationale et sur les jeux d’alliance qu’ils lisent à travers leur boussole complotiste", conluent les sociologues. 

Qui sont les auteurs de cette étude ? 

Bilel Ainine : docteur en science politique, spécialiste de l’Islam djihadiste en Algérie, il est actuellement post-doctorant à la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).

Xavier Crettiez : directeur adjoint de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et auteur d’une dizaine d’ouvrages sur la violence politique.

Thomas Lindemann : professeur agrégé de science politique à l’UVSQ et chercheur au Linx, à Polytechnique. Il est un spécialiste reconnu de la guerre.

Romain Sèze : docteur en sociologie de l’EHESS, spécialiste de l'Islam contemporain. Ses recherches portent sur les processus de radicalisation et de sortie de la violence.

 

Dernière màj le 18 août 2017