Photographie : dix réfugiés du camp de Breidjing se racontent

Pays : Tchad, Soudan

Tags : Réfugiés, Camp, Darfour, Photographie

Ex-Yougoslavie, Afghanistan, Tchétchénie, Koweït, Irak, Syrie... le photographe Laurent Van Der Stockt a été de tous les grands conflits - ou presque - de ces dernières décennies. Récompensé l'an dernier d'un Visa d'or pour son enquête sur les attaques au gaz chimique perpétrées par les forces du régime de Bachar Al-Assad, exposé cette année en la cathédrale de Bayeux, le Franco-Belge a, l'espace d'une semaine, délaissé sa casquette de reporter de guerre pour celle d'enseignant en photographie.

Oeil pour Oeil with Laurent Van der Stockt

Envoyé par ARTE Reportage au sein du camp darfourien de Breidjing, dans l'est du Tchad, il a organisé un atelier et confié dix appareils photo à dix réfugiés, hommes et femmes, âgés de 10 à 33 ans. "Tous les dix ont la même histoire, explique Laurent Van der Stockt. Ils ont fui les violences du Darfour en 2004 pour atterrir dans l’est du Tchad. Ce sont des survivants dont l’existence s’est figée ici, il y a dix ans, loin de chez eux, comme les quarante mille autres soudanais qui vivent dans le camp de réfugiés de Breijding. Ils ont appris qu’ils avaient la possibilité de participer à un atelier et s’initier à la photographie, qu’ils pouvaient montrer, raconter et que leurs travaux seraient visibles sur le site d’un média reconnu. Ils ont entendu que la seule condition était d’en avoir envie et de s’y consacrer quelques jours."

"Très vite après leur arrivée au rendez-vous", poursuit le photographe, "ils ont compris qu’ils choisissaient de ce dont ils parleraient, de ce qu’ils trouvaient beau ou terrible, de ce qu’ils regrettaient ou espéraient, d’eux-mêmes ou de leurs voisins. Ils sont enthousiastes parce que ce sont eux-mêmes qui se racontent et que ce sont eux qui décident de ce qui est important, que des photos tout le monde peut en faire mais que ce qui compte ici c’est - qui - parle, de quoi, et à qui. A la fin de ce premier jour, chacun savait à quoi il allait travailler, ce qu’il voulait dire et montrer".

Voici le résultat de cet atelier, en dix portfolios. Cliquez sur les noms des participant-e-s pour accéder à leurs travaux respectifs avec, à chaque fois, le commentaire de Laurent Van Der Stockt.

Khadidja Mahamat Khatir - Les paysages
Zakia Sidik Daoud - L'habitat
Aziza Issak Mahamat - Le social
Mansour Adam Ali - L'agriculture
Sarah Ibrahim Issa - L'humain
Noureddine Hamad - Des portraits
Houda Adam Ali - L'éducation
Youssouf Issak - L'eau
Ikram Ismail Hassan - L'humain
Adam Idriss Abdallah - Des portraits
Zakia et Khadidja - L'humanitaire

 

 
Khadidja Mahamat Khatir, 23 ans, étudiante

Laurent Van Der Stockt : "Khadidja a 23 ans. Elle est étudiante du secondaire. Elle est instinctive et décidée à saisir les paysages du camp. C’est depuis une colline situé à proximité de celui-ci qu’elle racontera comment il s’est reconstruit dans le souvenir du pays perdu, en le nommant pas des noms similaires autour d’un même Wadi."

 
 
 
 
Zakia Sidik Daoud, 17 ans

Laurent Van Der Stockt : "Zakia a 17 ans. Elle a donc pris la fuite avec les siens quand elle avait 7 ans environ. Elle veut se pencher sur le problème de l’approvisionnement en eau, mais elle se laisse diriger par l’image. En compulsant ses prises de vues, elle fait un choix radical, direct et cru. Visuel. On le comprend beaucoup en regardant ses photos, où sont visibles les matériaux utilisés pour la construction des maisons. Elle s’associera ensuit à Khadidja pour photographier les distributions de nourriture."

 
 
 
 
Aziza Issak Mahamat, 13 ans

Laurent Van Der Stockt : "Aziza est une petite fille de 13 ans. Elle est spontanée et veut photographier ce qu’elle aime et voit tous les jours. Ses amis. Sa rue. En dix ans, les réfugiés ont eu le temps de remplacer les tentes par de petites habitations faites de briques de boue séchée - et autour, c’est la vie sociale qui y a pris racine, malgré tout. C’est ce qu’elle veut documenter."

 
 
 
 
Mansour Adam Ali, 13 ans

Laurent Van Der Stockt : "Mansour est un garçon de 13 ans. D’abord attentif et silencieux, il est ensuite vif et actif. Il a énuméré avec les autres les problèmes les plus graves, urgents. Entre autres : la soudaine et drastique réduction des rations alimentaires du Programme alimentaire mondial qui place les quarante mille réfugiés de son camp devant un ultimatum terrible, de survie, pour la première fois depuis des années. Beaucoup sont partis du camp, sans logistique aucune et à leur risques et périls, pour tenter des cultures en brousse. Son père a planté du mil. Il est mûr et il veut le photographier dans ses travaux aux champs."

 
 
 
 
Sarah Ibrahim Issa, 23 ans, institutrice

Laurent Van Der Stockt : "Sarah, institutrice, a 23 ans. Elle est maman, responsable et investie dans la vie de sa communauté. Elle a participé à faire connaître l’atelier et à y inviter des participants. Elle cherche comment raconter simplement l’histoire des siens. Elle veut expliquer leur vie, les difficultés qu’ils doivent affronter. Elle écrira d’une traite, grave et concentrée, un court texte qui raconte la vie de sa voisine."

 
 
 
 
Noureddine Hamad, 26 ans, instituteur

Laurent Van Der Stockt : "Noureddine est instituteur. Il a participé à faire connaître et à proposer l’atelier parce qu’il est leader des jeunes de son bloc. Le camp est divisé en trente-trois blocs. Noureddine aussi voulait aussi montrer un aspect positif de la communauté. La solidarité. Finalement, il a parcouru l’artère centrale du camp et a photographié les propriétaires de ses quelques commerces."

 
 
 
 
Houda Adam Ali, 18 ans, agent de santé

Laurent Van Der Stockt : "Houda a 18 ans. Elle avait donc déjà 8 ans pendant l’exode et elle semble sérieuse, en réflexion. Elle travaille à l’hôpital du camp en tant qu’agent de santé. C’est-à-dire qu’elle a suivi sur place une formation d’infirmière. Elle veut parler de la fermeture des écoles, des enfants qui ne reçoivent plus d’éducation."

 
 
 
 
Youssouf Issak, 30 ans, agent de vaccination

Laurent Van Der Stockt : "Youssouf est un jeune homme de 30 ans. Il est « agent-vaccins » au centre de santé. C’est-à-dire qu’il a reçu, lui aussi, une formation ciblée. Youssouf se montre cérébral et veut révéler la solidarité qui règne parmi la population des réfugiés au travers du football. Les réalités pratiques de l’acte photographique l’entraînent, dès le lendemain, à documenter le problème crucial de l’approvisionnement en eau. Si des puits sont effectivement dispersés dans tout le camp, le débit de ceux-ci est parfois insuffisant et beaucoup vont creuser dans le Wadi pour s’abreuver, laver ou rapporter de l’eau au camp, alors que sa consommation peut entraîner des maladies graves."

 
 
Ikram Ismail Hassan, 10 ans

Laurent Van Der Stockt : "Ikram est la plus jeune du groupe. Elle est joyeuse. Elle a entendu Aziza et ça lui a beaucoup plu. Elle annonce qu’elle aussi veut photographier ses amis. Ikram, comme les autres, sait à peine qu’il y a des batteries et un interrupteur à la petite machine qu’elle tient dans les mains mais elle s’en servira tout de suite et beaucoup. Elle a, sans le savoir, et aussi à cause de cela même, le génie du cadre mais c’est l’amour qu’elle porte à la vie et aux siens qui guide ses yeux et ses pas. La profusion d’images qu’elle accumule à toute allure est un chef-d’œuvre de spontanéité et de sincérité. Son projet se développe, entraîné et multiplié par ses propres ressorts. C’est un état de grâce."

 
 
Adam Idriss Abdallah, 33 ans

Laurent Van Der Stockt : "Adam Idriss Abdallah, 33 ans, a choisi de photographier les plus démunis parmi les réfugiés du camp. Les malades, isolés, blessés, handicapés, veuves, orphelins, qui ne bénéficient pas ou trop peu d'assistance dans un environnement déjà si éprouvant pour les plus résistants. 'Ce sont des gens dans un grand besoin d'assistance. L'horrible vie des camps de réfugiés dans l'est du Tchad est encore plus dure pour eux que pour les autres. C'est la responsabilité de l'Organisation des Nations unies de prendre en considération leur vie infernale.'"

 
 
Zakia et Khadidja, 17 et 23 ans

Laurent Van Der Stockt : "Ensemble, elles remarquent avant la fin de l’atelier que personne n’a évoqué les distributions de nourriture du Pam. Celles-ci sont matière à polémique. Pour la première fois depuis neuf ans, elles ont soudainement été réduites plus que de moitié. C’est un enjeu vital pour les réfugiés du camp."

 

 

 

 

Le making-of de l'atelier en images

Ce projet a été réalisé avec le soutien de Nikon France.

Lexique

La boule est l’aliment de base de nombreux peuples d’Afrique équatoriale. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une boule de pâte de féculents divers (maïs, manioc, mil…), cuite à la vapeur.

La brousse désigne une végétation tropicale clairsemée, faite essentiellement d'arbustes et de buissons, typique de l'Afrique.

Le gombo est un fruit d’origine africaine, consommé cru ou cuit, comme légume ou condiment. Sa section transversale prend la forme d’un parfait pentagone, au centre duquel des graines apparaissent. Le gombo peut se trouver toute l'année car il pousse en saisons des pluies comme en saison sèche.

Le mil est une céréale secondaire cultivée pour ses grains et ses tiges, destinée à l’alimentation de l’homme et des animaux. Sa culture est très importante en zones semi-arides.

Le sorgho, parfois appelé gros mil, est l’une des céréales les plus cultivées au monde. Il peut se consommer en grain ou être réduit en farine. Son appareil racinaire profond lui permet de mieux résister à la sécheresse.

Le wadi (appelé aussi "oued" en Afrique du nord) désigne le lit asséché d'un cours d'eau désertique.