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Sauvetage des migrants : Defend Europe n’a pas d’impact réel

Pays : Italie

Tags : accueil des migrants, méditerranée, Médécins sans frontières, Génération identitaire

Samedi 12 août, l'ONG Médecins sans frontières a suspendu les opérations de sauvetage des migrants en Méditerranée assurées par son bateau, le Prudence. Une décision liée à l’annonce des autorités libyennes, qui veulent limiter l'accès des bateaux humanitaires au large de leurs côtes. MSF estime que ces restrictions font peser une menace trop grande sur la sécurité de ses opérations. Mais dans la confusion générale, le collectif identitaire Defend Europe, qui a affrété un bateau pour entraver l’action des ONG auprès des migrants, tente de tirer son épingle du jeu. ARTE Info fait le point sur la situation. 

Les autorités libyennes se montrent de plus en plus hostiles aux opérations de sauvetage des migrants en Méditerranée. Le 11 août, Tripoli a annoncé vouloir établir sa propre "zone de recherche et sauvetage" ("Search and rescue", ou SAR), dans laquelle les bateaux étrangers des ONG ne pourront plus entrer.

"Les menaces exprimées par les garde-côtes libyens à l’encontre des bateaux humanitaires" représentent des "risques de sécurité" pour les opérations de sauvetage, a signalé le Centre opérationnel de surveillance et de sauvetage italien (MRCC) à Médecins sans frontières.

"Suite à ces restrictions supplémentaires à l’aide humanitaire indépendante, et face au durcissement du blocus qui retient les migrants en Libye, MSF a décidé de suspendre temporairement les activités de recherche et sauvetage de son bateau, le Prudence." - Communiqué de Médecins sans frontières, le 12.08.2017

 

Le lendemain, dimanche 13 août, deux autres ONG emboîtent le pas à MSF et décident de suspendre leurs opérations : l’allemande Sea-Eye et la britannique Save The Children. Là encore, c’est la décision des autorités libyennes qui est à l’origine de leur décision.

Mais sur les réseaux sociaux le collectif identitaire Defend Europe, qui a affrété un bateau dans l'objectif d’empêcher l’aide humanitaire aux migrants en mer, semble vouloir tirer parti de la situation. Dès le lendemain de la décision de MSF, le collectif a diffusé ce communiqué dans lequel il "félicite" Médecins sans frontières, qui serait "moins idéologue que les autres ONG", et se serait "rendue à l'évidence" en admettant que ces missions n'ont "rien d’humanitaire".

 

 

 

Ainsi, le collectif jette le doute sur les motivations réelles de MSF, laissant entendre que l'ONG a renoncé à ses opérations de sauvetage pour des raisons idéologiques. En réalité, l'interruption des opérations de Médecins sans frontières est temporaire, et motivée par les restrictions libyennes et les menaces liées à la sécurité, comme l'a expliqué l'ONG dans son communiqué. 

Coup médiatique, manipulation des chiffres et ambiguïté 

Quelques jours plus tôt, les identitaires de Defend Europe avaient déjà publié un communiqué dans lequel ils se réjouissaient en ces termes : "Depuis le début de la mission Defend Europe, chute vertigineuse du nombre de traversées de clandestins!". Mais la baisse de 76% mise en évidence dans le communiqué concerne le nombre de migrants qui ont traversé la mer Méditerranée depuis la Libye du 1er au 10 août 2017, comparé au nombre de traversées à la même période en 2016.

Cette comparaison ne porte que sur une période d'une dizaine de jours, mais il y a "globalement à peu près autant de migrants qui traversent la Méditerranée depuis la Libye cette année qu'en 2016", signale Stefano Argenziano, coordinateur des opérations de Médecins sans frontières. Le communiqué opère donc une forme de manipulation par les chiffres, en isolant une courte période où il y a eu moins de traversées. De plus, le collectif entretient l'ambiguïté, en laissant penser que la baisse du nombre de départs de migrants est liée à leur action - affirmation que rien ne vient étayer. 

 

"L'impact de Defend Europe est extrêmement limité". - Stefano Argenziano, coordinateur des opérations à MSF

 

On voit mal, par ailleurs, comment le bateau affrété par les identitaires aurait pu avoir une quelconque incidence sur le nombre de départs depuis la Libye. Stefano Argenziano estime que "l'impact de Defend Europe est extrêmement limité". S'il y a une baisse du nombre de traversées en ce moment, celle-ci est principalement liée "à la présence augmentée des garde-côtes libyens et à leur activité d'interceptation en mer et de rapatriement des migrants vers la Libye", explique-t-il. "Il y a des centaines de milliers de migrants en Libye qui peuvent tenter la traversée, ce ne sont pas des déclarations de Defend Europe qui risquent de les empêcher de partir. La migration en Libye est un phénomène très complexe", assène Stefano Argenziano. 

"Message reçu"

Le C-Star, dont nos confrères de Franceinfo ont longuement raconté les mésaventures, tient plus du coup médiatique. Refoulé à répétition par des activistes ou des élus locaux lorsqu'il tentait d'accoster, le navire de Defend Europe s'est retrouvé bloqué en pleine mer.

Lorsqu'ils ont fini par croiser - de loin- la route de l'Aquarius, l'un des bateaux humanitaires qu'ils pourchassaient, les identitaires se sont mis en scène en pleine tentative de communication au mégaphone avec l'équipage. À cette distance, personne n'a rien entendu côté Aquarius. Aux messages radio envoyés par les identitaires, le capitaine du bateau humanitaire s’est par ailleurs contenté de répondre laconiquement : "Message reçu".  

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En ce moment, les ONG qui interviennent en Méditerranée sont très inquiètes des conséquences que les restrictions décidées par la Libye et le "code de conduite" récemment imposé par le gouvernement italien pourraient avoir pour les migrants. "Ceux qui ne se noieront pas seront interceptés et ramenés en Libye, où ils seront exposés à l’insécurité et à la détention arbitraire", s'alarme Annemarie Loof, directrice des opérations de MSF, dans un communiqué récent. "Près de 30% des personnes qu'on récupère en Méditerranée ont subi des violences extrêmes ou des tortures", rappelle Stefano Argenziano. "Ce sont des vies humaines qui sont en jeu, et la solution ne peut pas être de bloquer les gens en Libye, car ce n'est pas un pays sûr".