|

Libye : un accord au forcing

Pays : Libye

Tags : Accord, Etat Islamique, ONU

"C'est un jour historique pour la Libye" s’est félicité l'émissaire de l'ONU Martin Kobler, lors de la cérémonie de signature. Réunis le 17 décembre à Skhirat au Maroc, plusieurs diplomates et ministres des Affaires étrangères arabes ont signé un accord pour mettre fin à l'instabilité du pays.

 

Depuis la chute du régime de Kadhafi en 2011, la Libye est plongée dans le chaos : des milices armées sèment la terreur tandis que deux Parlements et deux gouvernements se disputent le pouvoir. Parallèlement, la progression du groupe djihadiste Etat islamique inquiète la communauté internationale. Depuis des mois, elle œuvre donc pour qu’un gouvernement d’union se forme dans ce pays où la porosité des frontières favorise le départ de milliers de migrants vers l’Europe.

L 'accord a été signé par les membres des deux Parlements rivaux  : d’un côté l'Assemblée basée à Tobrouk dans l’est, reconnue par la communauté internationale; de l’autre le Congrès général national (CGN) siégeant à Tripoli. Se sont joints également des hommes politiques et des représentants de la société civile. Malgré l’objection des deux Parlements rivaux, l’accord prévoit la mise en place d'un gouvernement d'union nationale et d'un conseil présidentiel, au début d'une période de transition de deux ans qui devra aboutir à des élections législatives. Mais sa mise en application est loin d'être acquise tant les divergences entre les protagonistes sont profondes et les intérêts éloignés. Spécialiste du Moyen-Orient, le politologue allemand Michael Lüders répond à trois questions pour ARTE Info.​

 

ARTE Info : Cet accord est-il un véritable pas en avant ?

 

Il y a de grandes chances pour que cet accord échoue."

Michael Lüders - 17/12/2015

Michael Lüders : Hélas non ! Il y a de grandes chances pour que cet accord échoue. Deux gouvernements s'opposent en Libye et aucun d’entre eux n’a réellement le contrôle du pays. De nombreuses milices s'affrontent, essentiellement pour des questions de pouvoir et de contrôle des puits de pétrole. Sur le fond, c’est une bonne chose que les deux gouvernements, dont l’un siège à Tombrouk et l’autre à Tripoli, se parlent. Mais cet accord ne vaut pas grand chose car ils ne s’entendent pas et contrôlent peu de territoire. D’autres acteurs ont leur mot à dire, comme les milices ou les tribus, or ces groupes ne se sont aucunement impliqués dans cet accord.


 

ARTE Info : Pour quelles raisons la communauté internationale exerce-t-elle autant de pression ?
 

 

Depuis la chute de Kadhafi, la crise s'enracine et la Libye est en passe de devenir une deuxième Somalie."

Michael Lüders - politologue

Michael Lüders : Les européens souhaitent avoir un interlocuteur en Libye. Ils ont besoin d’un partenaire capable de les aider à endiguer le flot de réfugiés qui traversent le pays pour se rendre ensuite en Italie. Il faut pourtant rappeler que si le pays est dans un tel chaos aujourd'hui, c'est avant tout à cause de l'intervention des occidentaux qui ont entrainé la chute de Kadhafi. Depuis son départ, la crise s'enracine et le pays est en passe de devenir une deuxième Somalie. Il est dans la même situation que l’Irak. Pourtant, avec 6,5 millions d’habitants, la Libye aurait en théorie suffisamment de revenus pour que ses habitants aient un niveau de vie aussi élevé qu'en Suisse. Mais les différentes tribus combattent entre elles et il est donc très difficile d’aboutir à un accord de paix.
 
 

ARTE INFO : Cet accord doit-il aussi permettre de lutter contre l’avancée du groupe terroriste Etat Islamique ?
 
 

 Il serait temps que les Européens comprennent que le fait de faire chuter les régimes n'a jusqu’ici jamais rien apporté de bon."

Michael Lüders - 17/12/15

Michael Lüders : Comme il n’y a plus d’État en Libye, le pouvoir reste vacant, ce qui profite aux terroristes de l'État islamique, établis près de Syrte, une région située dans l’ouest du pays, d'où était originaire Kadhafi. Il semble malheureusement difficile de contrecarrer son implantation. La Libye est devenue une véritable plaie ouverte de la rive sud de la Méditerranée et l’Union européenne récolte les fruits de sa politique. La France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont tenu à renverser le régime Kadhafi. Avec sa chute, toute cette région, étendue jusqu’au Mali, est déstabilisée. Ce qui m’étonne, c’est que la seule idée venant à l’esprit des européens, est de conclure que grâce à cet accord, on pourra soutenir militairement la lutte contre le terrorisme. On ne tire donc aucune leçon ! Il serait temps qu’on comprenne que faire chuter les régimes, que ce soit en Irak, en Libye, et prochainement peut-être en Syrie, cela n'a jusqu’ici rien apporté de bon.

 

 

 

 

Dernière màj le 18 décembre 2016