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L’Europe (enfin) unie sur sa défense

Pays : Union européenne

Tags : Défense, Europe, Armée

Les 22 et 23 juin, les chefs d’État de l’Union européenne se sont réunis à Bruxelles, au Conseil européen. D'une même voix, ils ont promis de "renforcer la coopération au sein de l'UE en matière de sécurité extérieure et de défense". Comment comptent-ils réaliser cette promesse ? ARTE Info répond à cette question. 

La défense européenne dans les airs, ça fonctionne

Concrètement, ils ont adopté à l'unisson un nouveau dispositif : le Fonds européen de la Défense, proposé en novembre 2016 par la Commission européenne. Objectif : accroître l’autonomie militaire de l’UE et s’émanciper de l’américano-dépendance. Ce fonds prévoit d’allouer un budget annuel de 500 millions d’euros pour la recherche à partir de 2020, auquel s’ajouterait la mobilisation par l’UE et les États membres de 5,5 milliards d’euros par an dans le cadre d’un "volet capacités". Ce dernier est censé inciter les États à coopérer pour développer et acquérir des équipements et technologies de défense. Ils pourront par exemple investir ensemble pour développer un programme commun de développement technologique des drones. Ou encore acheter et en grande quantité des hélicoptères pour faire chuter les coûts.

 

Le manque à gagner de la non-coopération  

Réussir à coopérer pourrait changer bien des choses au sein de l’Union européenne : d’après la Commission européenne, les 28 États comptent plus de fabricants d’hélicoptères que de gouvernements en mesure de les acheter. Quant aux programmes de drones, l’UE en compte soixante-dix : aucun n’a été finalisé. Résultat : certains États européens sont contraints d’effectuer des commandes d’urgence auprès des industriels américains ou israéliens, alors qu’ils ont financé un programme de développement technologique de drones. 

Le manque de coopération a un coût, évalué par la Commission européenne entre 25 et 100 milliards d’euros chaque année. C’est presque la moitié des dépenses annuelles consacrées à la défense par les vingt-huit États membres (232 milliards d’euros). 

Pourquoi cette idée est-elle remise sur le tapis ?

Les Vingt-huit ont tout à gagner à coopérer pour renforcer leur potentiel de défense à l’échelle à la fois nationale et européenne. À se demander pourquoi un tel fonds n’a pas été créé avant et pourquoi il n’est pas en application aujourd’hui. Il y a pourtant eu ces dernières années plusieurs tentatives de renforcement de la coopération en matière de Défense, comme l’Agence européenne de défense (AED), créée en 2004. Mais elles n’ont jamais réussi à porter les fruits escomptés. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? Plusieurs facteurs expliquent cette volonté de l’Europe à prendre davantage en charge sa propre sécurité et surtout à espérer la concrétiser. 

 

- Tout d’abord le Brexit : avec le départ programmé du Royaume-Uni, c’est l’opposant majeur au renforcement d’une Défense européenne commune aux États membres qui disparaît. En mai dernier, il a notamment bloqué la création d’un QG militaire commun à l’UE. Et pendant des années, les Britanniques ont été les premiers à bloquer les financements de l’Agence européenne de défense (AED) : "son budget n’a pas bougé d’un iota depuis 2010. Il est de l’ordre de trente millions d’euros par an, soit ce que les États-Unis dépensent en un jour seulement pour mettre au point le F-35, leur prochain avion de combat", résume Thomas Pellerin-Carlin, chercheur à l’Institut Jacques Delors sur les questions de politique européenne de défense.

 

- Ensuite : l’élection de Donald Trump, qui a fait naître la crainte d'un désengagement américain. Rapidement après son élection, il a exhorté les pays européens à dépenser plus en matière de défense. Dernier exemple en date, son tweet destiné à l’Allemagne :

 

"Nous avons un déficit commercial MASSIF avec l’Allemagne et elle paie BIEN MOINS qu’elle ne le devrait pour l’Otan et la défense. Très mauvais pour les États-Unis. Ça va changer."

 

L’Europe veut passer du "soft au hard power"

Angela Merkel ne s’est pas laissée démonter par ce tweet piquant et par les injonctions répétées du Président américain. Au contraire, elle a abondé dans son sens et affirmé le 13 juin devant des membres de son parti que l’Union européenne doit "tout simplement assumer plus de responsabilités". Pour la chancelière, "l’objectif doit être de développer des capacités communes et paneuropéennes (…)  pour faire face aux conflits régionaux et défendre ses frontières".

Même constat en France : pour l’ancienne ministre française des Armées, Sylvie Goulard, "le message consistant à dire aux Européens qu'ils doivent se prendre en main n'est pas fondamentalement éloigné de ce que la France a toujours essayé de faire depuis des années".

L'Europe "doit prendre en charge sa propre sécurité" car "être une puissance douce ("soft power") ne suffit plus, lorsque la force peut prévaloir sur le droit", affirmait début mars la Commission européenne dans son "Livre blanc" sur l'avenir de l'UE à 27.

 

Vers une armée européenne ?

Nous sommes loin d’avoir réussi à former une véritable 'société européenne'.

Michael Brzoska, professeur à l'université de Hambourg - 23/06/2017

À présent, les vingt-sept États membres joignent les actes aux paroles : le Fonds européen de la défense va se "concrétiser rapidement". Est-ce le premier pas vers la constitution d’une armée européenne ? Pour Michael Brzoska, professeur à l'université de Hambourg, aboutir à un tel résultat "signifierait une efficacité militaire forcément accrue, donnerait à l’Europe bien plus de poids sur la scène internationale. Tout cela pour un budget stable, voire même moindre". 

Mais on en est loin : il reste trop de points de discorde entre les États européens. La France, par exemple, n’hésite pas à mettre en place des opérations lourdes et combattantes, là où l’Allemagne préfèrerait permettre au plus grand nombre d'États membres d'y participer. Pour Michael Brzoska, "une politique européenne de défense commune aurait besoin d'un socle européen commun bien plus fort. Envoyer des soldats en guerre n’est pas une décision anodine et demande un réel soutien de la société".

Imaginez des soldats français envoyés par le Bundestag sur le front : "ce serait inimaginable pour beaucoup. Une armée représente non seulement le pays d’origine, mais est aussi ancrée dans la société. Et nous sommes loin d’avoir réussi à former une sorte de 'société européenne'." 

Dernière màj le 23 juin 2017