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Les quatre écueils du capitaine Juncker

Pays : Union européenne

Tags : Commission européenne, Parlement européen, Brexit

Devant les députés européens, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a dévoilé mercredi 13 septembre à Strasbourg sa vision de l'avenir de l’UE. « L'Europe a à nouveau le vent en poupe. (...) Faisons le maximum pour saisir cette dynamique », a lancé le Luxembourgeois dans son discours au Parlement européen. Finie la « crise existentielle » que le président évoquait lors de son discours de 2016 ? Pas sûr. Dans son allocution enthousiaste sur l’état de l’Union européenne, Jean-Claude Juncker a louvoyé au moins sur quatre points critiques que l'Europe n’a pas encore réglés : Brexit, replis nationalistes, crise migratoire et statut des travailleurs détachés. Certes la croissance s’installe dans les pays membres, certes le chômage y tend à reculer, mais pour autant, l’Union européenne fait aujourd'hui face à plusieurs écueils. Et malgré la harangue du capitaine Juncker, une partie de l’équipage continue à affronter des flots troublés.

  1. 1) Le Brexit 

Juste avant que Jean-Claude Juncker ne prenne la parole, le référent « Brexit » au Parlement européen, le député libéral Guy Verhofstadt, s'était réjoui que l’effet domino prédit par les mouvements eurosceptiques, n’ait pas eu lieu, malgré le référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE et la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis.

Le « Brexit » continue pourtant à inquiéter une partie des citoyens européens. En particulier les Irlandais du Nord et les Ecossais, qui avaient massivement voté « non ». Ou les résidents européens non britanniques, qui manifestaient le même jour à Londres, inquiets de leur avenir. Ou encore ces Britanniques installés en Europe, qui se demandent s’ils vont pouvoir continuer à y vivre. Le président de la Commission européenne a beau relativiser et affirmer que « le Brexit n'est pas l'avenir de l'Europe », il n’empêche : après le départ du Royaume-Uni, l’Union européenne ne sera plus la même.

 

2) Les tensions à l'est

L'idée européenne est aussi en perte de vitesse à l'est de l'Union. « L'Europe doit respirer à pleins poumons, elle en a deux, à l'Est et à l'Ouest, autrement elle s'essoufflera », a averti Jean-Claude Juncker. Force est de constater que si l’asphyxie n’a pas encore eu lieu, l’Europe souffre d’un pneumothorax (rétractation des poumons), au moins dans deux pays : la Pologne et la Hongrie.

Après la victoire en 2015 du parti national-conservateur Droit et Justice (PiS), Varsovie vient d’être poursuivie par la Commission européenne elle-même devant la Cour de justice de l’UE de Luxembourg dans l’affaire de la déforestation de la forêt protégé de Bialowieza. Cette nouvelle affaire s’ajoute au bras de fer avec Bruxelles sur les réformes institutionnelles et judiciaires qui menaceraient l’Etat de droit en Pologne. Bref, une nouvelle crise symbolique dans la série des « dérives anti-européennes » que nous avons, à Arte Info, souvent décryptées.

Autre problème de souffle : la Hongrie et son gouvernement lui aussi eurosceptique et nationaliste. « L’illibéralisme » théorisé par Victor Orban, peu compatible avec la doctrine de la Commission européenne, n’a pas été évoqué par son président, évidemment soucieux de n’écorner personne dans l’enceinte feutrée du Parlement européen. Jean-Claude Juncker a simplement rappelé l'attachement de l'UE au principe d'Etat de droit. Comme en Pologne, les réformes constitutionnelles hongroises, qui avaient inquiété l’opinion internationale et en particulier les autres pays membres de l’UE, ne vont pas tellement dans ce sens.
 

  1. 3) La répartition des réfugiés

Le président de la Commission européenne a cependant rappelé que « le droit et la loi doivent être garantis par une justice indépendante ». Et réaffirmé l'autorité de la Cour de justice de l'UE pour garantir la législation européenne. De quoi enfoncer le clou pour les mauvais élèves de l’Est ? On se souvient comment le gouvernement Orban a géré la récente crise migratoire. Le 6 septembre 2017, la Cour de justice a débouté la Hongrie et la Slovaquie, qui s’étaient opposées au principe de solidarité des pays membres dans la répartition des réfugiés. Budapest et Bratislava avaient alors perdu leur combat contre les « quotas » de Bruxelles. Le capitaine a remercié une partie de l'équipage en distribuant les bons points : « L'Italie a sauvé l'honneur de l'Europe », a-t-il affirmé, alors que Rome avait subi une forte pression migratoire pendant que Bruxelles tardait à réagir.

 

  1. 4) Les travailleurs détachés 

C'est l'autre écueil sur la route de l’UE, à l’heure où la France s’apprête à réformer son droit du travail par ordonnances : l’égalité de salaires dans les pays membres, dont les niveaux de vie sont parfois très différents. En France, la révision du statut de travailleurs détachés avait ainsi soulevé beaucoup d’inquiétude pour la diaspora roumaine et bulgare.

Jean-Claude Juncker a ainsi rappelé le principe selon lequel « dans une Union entre égaux, il ne peut y avoir (...) de travailleurs de deuxième classe. Ceux qui effectuent le même travail au même endroit doivent pouvoir obtenir le même salaire. » La France et l’Allemagne, les deux principaux employeurs de travailleurs détachés en Europe, sont censées appliquer avec eux les mêmes conditions salariales, mais de récents abus ont poussé l’UE à se pencher à nouveau sur ce statut polémique créé par une directive européenne. Syndicats et élus européens avaient dénoncé la concurrence déloyale et le dumping social

Pour bénéficier des « vents favorables », le capitaine Juncker a plaidé pour la construction d'une Europe « plus forte et plus unie ». « L'Europe serait plus facile à comprendre si un capitaine dirigeait le navire », a-t-il conclu en filant la métaphore maritime. Force est de constater que le bateau a encore de la route à faire avant d’arriver à bon port.

 

Dernière màj le 13 septembre 2017