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Les pesticides, tueurs d'abeilles ?

Pays : France, Allemagne

Tags : insectes, pesticides

Il existe plus de 600 sortes d'abeilles différentes. Qu'elles soient d'élevage, sauvages ou solitaires, elles butinent de fleurs en fleurs et permettent la reproduction des plantes. Pourtant ces dernières années, le nombre d'abeilles ne cesse de diminuer, décimé en partie par l'usage massif des néonicotinoïdes. A faible dose, ces pesticides attaqueraient le système nerveux des abeilles allant jusqu'à provoquer leur mort. Critiquée par les ONG environnementales, leur commercialisation est soutenue par les puissants lobbies internationaux. Sont-ils les seuls responsables de la disparition des abeilles ? Peter Rozenkranz et Alexis Ballis, deux spécialistes franco-allemands, répondent à nos questions.

Quels effets peuvent avoir les pesticides sur les abeilles ?

Peter Rosenkranz: Deux choses sont à prendre en compte. D'une part, certains de ces néonicotinoïdes sont déjà, à de petites doses, toxiques pour les abeilles. Sans aller jusqu'à les tuer directement, ils empoisonnent le système nerveux, entrainant des pertes de l'orientation et des troubles du comportement. Bien sûr, cela n'est pas valable pour tous les néonicotinoïdes. Les trois d'entre eux qui sont réellement reconnus toxiques sont utilisés dans les insecticides. Ce sont des substances qui ont été interdites par l'Union européenne par précaution, en attendant d'avoir plus de données sur l'impact négatif des néonicotinoïdes sur les abeilles, les bourdons et l'ensemble de la biodiversité.

 

7 %

des colonies d'abeilles ont disparu cet hiver en Alsace

Ce phénomène s'est-il amplifié au cours de ces dernières années ?

Alexis Ballis: Pas forcément. Cet hiver, on a par exemple enregistré 7% de pertes d'abeilles sur l'ensemble de la région. Ce taux est beaucoup plus faible que lors des précédents hivers (20 à 30% de pertes) et correspond aux taux de pertes considéré comme « normal » par les anciens apiculteurs. Précisons que chaque année les apiculteurs comblent les pertes en travaillant à la création de nouvelles colonies d’abeilles. L’apiculture est une culture.

 

Quels autres insectes sont également touchés par les pesticides ?

Peter Rosenkranz: On ne peut pas connaître avec certitude le nombre d'insectes qui réagissent aux néonicotinoïdes. Certaines données indiquent que d'autres espèces, comme les abeilles sauvages et les bourdons sont également concernées. Selon les dernières publications, on sait par exemple que les reines de bourdons sont extrêmement sensibles à de petites doses de néonicotinoïdes.

 

Pourquoi alors la plupart des données ne concernent que les abeilles d'élevage ?
Peter Rosenkranz: Il n'existe presque plus d'abeilles sauvages en Allemagne. 95% des abeilles productrices de miel sont répertoriées car elles vivent dans les ruches d'apiculteurs. On peut donc facilement suivre leur évolution. A l'inverse, les bourdons et les abeilles solitaires sont plus difficiles à repérer. Il existe des études menées par des collègues au Pays-Bas et au Royaume-Uni qui montrent que le nombre d'abeilles diminue de manière dramatique ces dernières décennies. Certaines espèces disparaissent pour plusieurs raisons.

 

Quelles sont ces raisons pouvant expliquer le phénomène de disparition des abeilles ?

Alexis Ballis: On peut distinguer quatre causes principales. Le premier élément vient de l'appauvrissement de l'environnement en termes de ressources alimentaires (nectar et pollens). Certaines plantes disparaissent ou sont moins présentes dans les milieux où évoluent les abeilles. La deuxième explication est l'augmentation des maladies comme les parasites, les virus ou les bactéries. En France, on doit notamment faire face depuis une trentaine d'années à l'émergence du varroa, un parasite très puissant venu d'Asie. C'est l'ennemi numéro 1 de l'abeille ; il envahit toutes les régions de France et augmente les problèmes auxquels l'abeille est confrontée.

 

Le troisième aspect est la pollution, que ce soit celle des pesticides, ou encore la pollution de l’air (métaux lourds, composés organiques volatils de l'essence etc.). La dernière cause est liée à l’apiculteur, lorsque celui-ci s’écarte des « bonnes pratiques ». Elle repose donc sur les erreurs de l'homme. Cet argument a été brandi par les entreprises phytopharmaceutiques mais il est vrai que les apiculteurs ont une responsabilité en décidant par exemple de mettre les ruches en hivernage sans les avoir suffisamment traitées contre le varroa. Ces erreurs peuvent être fatales pour la survie des ruches durant l'hiver.

 

Bien entendu, il est très difficile d'établir un lien direct entre la disparition de l'abeille et la présence de ces quatre éléments qui se mélangent : une mauvaise météo combinée à la présence d'une bactérie fera que l'abeille va souffrir au contact de la moindre molécule. Pour la protéger, le rôle fondamental de l'apiculteur est donc de connaître les problèmes et de les anticiper.

 

30.000

abeilles vivent dans une ruche au moment de l'été. Si une centaine seulement meure, ce n'est pas dramatique pour la colonie.

Pourquoi ne peut-on établir de lien direct entre les néonicotinoïdes et la disparition des abeilles ?

Peter Rosenkranz: Plusieurs facteurs peuvent causer la mort des abeilles. La plupart des gens ne voit en elles que les abeilles qui produisent le miel et vivent en communauté. Si une ruche de 30 000 abeilles perd au cours d'un été 100 membres, cela ne gêne pas son fonctionnement. Ce n'est pas le cas pour les bourdons ou les abeilles solitaires, qui vivent isolés et ne se reproduisent pas aussi facilement. De son côté la ruche est sous la responsabilité de l'apiculteur. Il doit tout faire pour la maintenir en vie et peut modifier la nourriture, le recours aux pesticides, protéger ses abeilles contre les maladies ou les bactéries. Il est donc dans ce cas difficile de réduire le phénomène à la seule utilisation de pesticides.

 

Comment concilier les besoins pour l'agriculture et l'apiculture ?
Alexis Ballis: Il faut commencer par respecter la réglementation. Un certain nombre de règles mises en place ces dernières années, indiquent notamment que les insecticides reconnus dangereux pour les insectes, ne doivent pas être utilisés sur cultures lors de la présence de fleur sur les parcelles cultivée ou à leur proximité directe.

 

Au niveau du grand public, il y a un véritable engouement pour les ruches. On voit fleurir ces dernières années les installations de ruches au fond du jardin pour sauver les abeilles. Personnellement, nous mettons en garde les débutants en apiculture car, sans instruction préalable, certaines erreurs peuvent être commises, générant des foyers pour des maladies infectieuses. Avoir des abeilles, c’est assumer les responsabilités d’un éleveur !

 

Quelles conséquences la disparition des abeilles a-t-elle sur l'écosystème ?

Peter Rosenkranz: Cela fait 10 à 15 ans que nous essayons de trouver une solution au problème de diminution des insectes butineurs. Les abeilles d'élevage et sauvages en font partie, mais aussi les papillons, une partie des coléoptères, comme les scarabées ou les coccinelles. Leur disparition affecte la survie de la flore car sans pollen, les plantes sauvages ne se reproduisent plus. De même que la déforestation tropicale, on reconvertit en Europe les terrains sauvages pour construire ou planter, ce qui nuit aux insectes butineurs, aux plantes sauvages, mais aussi aux oiseaux et autres animaux. Nous avons donc tout intérêt à protéger l'environnement des abeilles, d'un point de vue économique et écologique.

Dernière màj le 8 décembre 2016