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Le plan du Kremlin pour conquérir l’Ukraine

L’histoire aurait pu nouer l’intrigue d’un roman de John Le Carré. Et pour cause : Vladimir Poutine aurait planifié l’annexion de la Crimée, et les troubles dans l’Est de l’Ukraine russophone, quelques semaines avant la chute du régime Ianoukovitch en février 2014. Ces révélations sont celles du journal russe Novaya Gazeta, l’un des derniers bastions de la presse d’opposition au pouvoir de Vladimir Poutine en Russie. 

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Mardi 24 février, Novaya Gazeta, journal de l’opposante assassinée Anna Politkovskaia, publie des extraits d’un document confidentiel, présenté comme la feuille de route de la stratégie russe en Ukraine. Fait étonnant : le document aurait été transmis au Kremlin par un groupe d’oligarques russes entre le 4 et le 12 février 2014.  Soit deux semaines à peine avant la destitution du président Viktor Ianoukovitch, événement déclencheur des troubles dans ce pays frontalier de la Russie. 

 

Un scénario de déstabilisation du pays en 7 points, dont le "pragmatisme" revendiqué confine au cynisme, et qui balaie en quelques paragraphes l’ensemble de la chronologie de la crise ukrainienne. Car les similitudes entre cette anticipation des événements et la réalité des faits sont des plus troublantes. Selon le rédacteur en chef de Novaya Gazeta, Dmitry Muratov, ce plan d’ingérence russe en Ukraine aurait été rédigé par l’oligarque Konstantin Malofeev, promoteur de la Novorossia et accusé par l’Europe de financer les séparatistes pro-russes dans l’Est de l’Ukraine. L’homme nie toute implication et menace de porter l’affaire devant les tribunaux.

 

Les "faibles qualités morales" de Viktor Ianoukovitch 

"Dans l'évaluation de la situation politique en Ukraine, nous devons, tout d’abord, reconnaître, la faillite du président ukrainien Viktor Ianoukovitch". Une première assertion qui donne le ton du document : avant même la fuite du président ukrainien, homme aux "faibles qualités morales", trop effrayé à l’idée de perdre le pouvoir, l’allié russe prend acte de la faiblesse d’un régime qui ne parvient pas à contrer l’opposition de Maïdan. La Russie conclut à la nécessité d’agir, au plus vite, face aux manifestants de Kiev, présentés pêle-mêle comme des "fans de football" et des "membres de la pègre", soumis à l’influence des services secrets britanniques et polonais,  pour conserver ses intérêts économiques dans la région. 

 

Annexion de l’Est ukrainien : des intérêts économiques

Et ceux-ci sont nombreux. Car en laissant l’Ukraine sombrer dans la "guerre civile", la Russie risquerait "de perdre, non seulement le marché ukrainien de la vente d'énergie", mais, surtout le "contrôle indirect sur le système de transport de gaz de l'Ukraine ». Un « coup dur pour les positions de Gazprom en Europe centrale". L’argument n’est pas nouveau : le pays ne s’est d’ailleurs pas privée, tout au long de la crise ukrainienne, de jouer sur ce levier énergétique.

 

A l’inverse, une intervention russe ne semble comporter que des avantages, même si, "bien sûr, en soutenant la Crimée et plusieurs territoires de l'Est, la Russie sera obligée d’assumer des dépenses budgétaires très lourdes dans sa situation actuelle". Sur ce point, le Kremlin fait preuve de lucidité, l’économie russe ayant bien pâti de cette ingérence. Mais le "jeu en vaut la chandelle" : étendre l’influence russe de Kharkov à la Crimée, c’est surtout mettre la main sur le complexe militaro-industriel ukrainien et promouvoir des  "flux de migration slave" dans ces régions. Au final, conquérir l’Est du pays ne semble être qu’une première étape pour replacer la Russie au centre du jeu géopolitique de la région.

 

Kharkiv, cible manquée de Moscou ? 

Mais tout ne s’est pas s’être déroulé comme prévu. Si Moscou prévoit d’appuyer la légitimité des séparatistes pro-russes par l’organisation d’un référendum, comme ce fut effectivement le cas en Crimée et dans les républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk, le Kremlin semble avoir manqué ses objectifs à Kharkiv, pourtant définie comme cible "prioritaire". La présence de groupes de soutien "favorables à l’idée d’une intégration maximale avec la Russie" n’y aura pas suffi, même si la région demeure sujette aux troubles.

 

Reste que le document dévoile la stratégie de communication des forces pro-russes, et même les slogans que scanderont, quelques mois plus tard, les séparatistes de l’Est ukrainien, refusant de devenir les « otages de Maïdan ». Moscou, qui a toujours nié apporter un soutien financier ou militaire dans ces régions, envisage néanmoins de s’appuyer sur les élites locales, citant Mykhaïl Dobkin, gouverneur de Kharkiv. Et candidat malheureux du parti des Régions lors de l’élection présidentielle ukrainienne. Par ses allures troublantes de prophétie, le document ne peut que renforcer les soupçons sur le véritable rôle joué par Vladimir Poutine dans la crise qui agite l’Ukraine depuis un an.

Dernière màj le 25 février 2015