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L'atelier photo des enfants de Kawergosk

Parce qu'il croit à "l'importance de l'alphabet de l'image", le photographe franco-iranien Reza, envoyé spécial d'ARTE Reportage au camp de Kawergosk, a apporté des livres et une quinzaine d'appareils photos pour initier un groupe de jeunes de 12 à 15 ans, afin qu'ils racontent leur quotidien par la photographie. Lisez cette chronique de Reza sur une de ses élèves puis découvrez le travail de Maya, Amar, Najat, … et de tous les autres.

"Elle est là, devant la tente. Elle impose de sa patiente et silencieuse présence. La nouvelle est arrivée à elle. Au deuxième jour des cours de photographies, je la remarque. C’est la première arrivée. Elle observe, écoute, à l’écart du petit groupe des dix jeunes élèves. Pendant deux jours, Maya Rostam, 12 ans, ne nous quitte pas. C’est la dernière partie en fin de journée, quand la nuit froide tombe sur le camp et que tout le monde s’en va retrouver le semblant d’un foyer sous une tente, les uns blottis contre les autres.

A la fin du deuxième jour, je m’approche d’elle et l’interroge sur sa présence, sur sa constance. Elle raconte, les bruits de la guerre, la longue route brûlante de l’exode, le soleil qui tance les rescapés, la fatigue de la fuite. Et puis, le camp, ses tentes alignées, et le répit quand les siens croient encore à une nouvelle vie. Les jours passent, et les mois aussi. Un immense sentiment d’ennui l’envahit chaque jour, le sentiment d’étouffer dans ce qui n’est qu’une survie. Je lui demande le pourquoi de sa présence, et sa réponse me rappelle les raisons qui m’ont poussé, alors enfant de Tabriz, à la photographie. Maya Rostam dit : "Je veux apprendre la photographie parce que je crois que comme ça, tout le monde pourra voir ce que je sens , et ce que nous vivons."

Alors, je vais acheter d’autres appareils pour agrandir le cours, car comme Maya, d’autres nous suivent avec la même ardeur. Et le soir venu, elle part avec un appareil. Sa mission ? Photographier la nuit. J’ajoute que je verrai ses images et que si elles sont bonnes, elle intègrera le cours. Maya serre comme un trésor son appareil et court dans la nuit, au milieu des rangées de tentes, sans que l’on ait eu le temps de noter toutes les informations la concernant.

Mais le lendemain matin, Maya n’est pas là. Je m’inquiète, me renseigne. Personne ne connaît sa tente. Je reste confiant. Le cours a commencé. Maya apparaît, s’avance timidement, gênée, terriblement gênée. Je l’interroge sur son retard. Elle ne dit mot et baisse la tête. Je suis accaparé par d’autres élèves, mais je répète la question : "Pourquoi es-tu en retard ?"

Sans un mot, elle tend son appareil vers moi et me montre cette photographie. Elle ajoute d’une voix presqu’inaudible : "Mes chaussures étaient gelées. J’ai dû attendre pour les mettre." Je n’ai jamais été autant bouleversé devant la force symbolique d’une image. Aujourd’hui, Maya Rostam, 12 ans, enfant réfugié syrien dans le camp de Kawergosk en Irak, est une des meilleures élèves."

Reza - Décembre 2013