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La Russie veut l'Union eurasiatique

Pays : Russie

Tags : Russie, Union eurasiatique, Biélorussie, Kazakhstan, Union douanière

La Russie, sous l'impulsion de Vladimir Poutine, a lancé en 2010 le projet de l'Union eurasiatique. Celle-ci fondée sur une union douanière déjà en place avec la Biélorussie et le Kazakhstan doit voir le jour en 2015. Vue par les Etats-Unis comme une volonté de ''resoviétiser'' les anciens territoires de l'URSS, elle est censée rassembler le plus d'ex-républiques soviétiques possibles (Moldavie, l'Arménie, le Turkménistan, et d'autres pays d'Asie centrale et mineure). L'Ukraine faisait partie du programme, mais la crise survenue à la fin 2013, et toujours en cours, a bouleversé la donne. Nous avons demandé à David Teurtrie, docteur en géographie et spécialiste de l'espace post-soviétique (Centre de Recherches Europe Eurasie de l'INALCO) de décrypter cette union et les raisons pour lesquelles la Russie tient tant à ce projet.

A consulter aussi :

Le site de David Teurtrie, Russiegeopolitique.org, consacré à l'analyse des mutations géopolitiques et géo-économiques de la Russie et de l'Eurasie post-soviétique.

En quelques mots, comment définir l'Union eurasiatique que Vladimir Poutine veut mettre en place ?

Ça ne porte pas encore le nom d'union eurasiatique. Pour l'instant c'est une Union douanière dans un espace économique commun entre trois Etats : Russie, Biélorussie, Kazakhstan. Il existe déjà à Moscou une commission économique eurasiatique qui gère cette union douanière. Elle est composée de ''ministres'' qui sont un peu l'équivalent des commissaires européens, des hauts fonctionnaires internationaux, qui exercent une gestion supranationale. 

Pour autant il ne s'agit pas seulement d'un changement de nom pour 2015. Il y a des négociations assez poussées en ce moment pour savoir ce qui va être mis dans cette union qui incarne la volonté de passer à une étape d'intégration encore plus importante. 

Les trois Etats déjà ''unis'' construisent une union dont le fonctionnement, au moins au niveau des institutions, est très largement calqué sur celui de l'Union européenne. Et d'ailleurs une partie des normes adoptées sont, elles-aussi, copiées de l'Union européenne.

 

La configuration en est toutefois assez différente, n'est-ce-pas ?

En effet. Premièrement, il n'y a pas les critères de pluralisme démocratique, on peut adhérer sans et il n'y a pas transfert de région riche à pauvre, ou d'Etat riche à Etat plus pauvre. Il existe déjà des transferts financiers mais ils servent simplement à redistribuer et réguler les recettes douanières sous forme de quotes-parts.

 

Comment cette union va-t-elle se façonner, quelle forme va-t-elle prendre ?

La prochaine étape, celle de 2015, pourrait être comparée au passage de la CEE (Communauté économique européenne) à l'Union européenne. Ce qui signifie : plus de délégations et plus de pouvoirs de la part des Etats membres. C'est sur ce point qu'il y a des frictions car la Russie voudrait aller loin, déléguer au maximum à cette union et faire un peu comme les Européens. Mais, la Russie c'est 145 millions d'habitants, la Biélorussie c'est 10 millions et le Kazakhstan c'est 17 millions. La différence de poids est telle que, même si tous les critères démocratiques y sont respectés, c'est la Russie qui domine de toute façon.

Le Kazakhstan et la Biélorussie veulent bien une intégration économique plus forte, donc déléguer un certain nombre de décisions à caractère économique mais éviter au maximum que la politique n'interfère trop. Ils veulent rester à peu près libres de gérer leurs relations extérieures comme ils l'entendent.

 

Avec la chute de l'URSS, la Russie a perdu un gros potentiel et d'aura.

David Teurtrie - 29/04/2014

Eviter une union trop politique certes, mais il s'agit tout de même de s'imposer sur l'échiquier international au-delà d'un aspect purement économique ?

Ce que je vous décris là désigne le processus tel qu'il se passe concrètement. Pour ce qui est de l'objectif de Vladimir Poutine - c'est effectivement lui qui est au pouvoir, mais il s'agit avant tout de l'objectif du pouvoir russe plus largement. Je n'aime pas trop rattacher cela à une seule personne car il y a en jeu des objectifs séculaires très propres à la Russie. C'est réduire le débat en disant ''tout cela c'est Poutine''.
Avec la chute de l'URSS elle a perdu un gros potentiel et d'aura. Elle a la Chine d'un côté avec son milliard d'habitants, de l'autre l'Union européenne avec 500 millions d'habitants. La Russie se retrouve en fin de compte une grande puissance avec de grandes ambitions mais pas forcément les assises nécessaires.
L'idée pragmatique consisterait à former une union afin de devenir plus gros pour peser plus. Et évidemment l'Ukraine était un objectif majeur.

 

Compte tenu de cette volonté de ''grossir'' de la part de la Russie, quelle est la place de l'Ukraine dans cette union ?

Le projet de Poutine remonte à 2003. Il voulait faire cette union à quatre et dès le départ l'Ukraine devait en faire partie. A l'époque, le projet allait se faire et puis la Révolution orange est arrivée. Le pouvoir russe a considéré que c'était une volonté de déstabilisation venue de l'occident pile au moment où il allait mettre en place ce projet.

Fin 2013, l'Ukraine de Ianoukovitch semblait vouloir se rapprocher à nouveau de la Russie et cette fois-ci c'est le régime qui est renversé. C'est un coup porté à l'union eurasiatique car l'Ukraine est l'une des républiques les plus industrialisées, sinon les plus développées bien que son économie soit très mal en point depuis une vingtaine d'années.

 

Vers qui l'Ukraine a-t-elle intérêt à se rapprocher alors ?

Son premier partenaire commercial c'est la Russie, et de très loin, et le deuxième c'est l'Union européenne. Du coup, elle est prise entre deux partenaires très importants. Avant les événements dramatiques actuels, et plus encore maintenant, elle a besoin d'avoir des relations correctes et intégrées avec eux. Or chacun lui proposait des relations exclusives : l'Union européenne lui proposait un accord d'association, d'être intégrée de facto dans l'espace économique européen sans prendre en compte les liens avec la Russie. Ce à quoi la Russie, de son côté, répondait ''attendez ce n'est pas possible, la seule solution pour vous c'est de rejoindre l'union asiatique''. Du coup, quel que soit le gouvernement ukrainien, c'est un dilemme pour lui.

 

Hormis la Russie, quels sont les intérêts des autres pays à intégrer cette union eurasiatique ?

La Biélorussie est extrêmement dépendante de la Russie dont elle importe massivement ses matières premières. Elle a donc intérêt à ce que ces importations arrivent chez elle sans taxes et à bas prix. De l'autre, elle est tout aussi dépendante pour l'exportation de ses produits manufacturés vers le marché russe. Pour le Kazakhstan c'est un peu différent car c'est un pays n'a pas vraiment une industrie développée, du moins une industrie de transformation. Il a besoin de la Russie pour le transit de ses matières premières. Cette union eurasiatique représente pour lui une forme de désenclavement qui lui permet d'accéder au marché européen, notamment pour ses hydrocarbures et autres matières premières. Par ailleurs, c'est un pays très russifié dont les élites parlent le russe. Les Kazakhs connaissent bien les Russes et savent comment négocier avec eux et préfèrent être une province énergétique de la Russie que de leur gros et proche voisin, la Chine. L'Arménie est également pressentie pour devenir membre de cette union. 

 

S'il y avait une Europe indépendante, dotée d'une stratégie propre détachée de celle de Washington, peut-être serait-il possible d'avoir un dialogue avec Moscou.

David Teurtrie - 29/04/2014

Comment l'Union européenne perçoit-elle cette union eurasiatique ?

Depuis la chute de l'URSS, l'Union européenne en tant qu'institution – je ne parle pas des Etats membres - a toujours été très hostile à l'intégration entre Etats post soviétiques indépendamment des structures euro-atlantiques. L'Union européenne n'aime pas trop le fait d'avoir des concurrents sur le même continent. A la fois d'un point de vue commercial : l'accord d'association qui se profilait avec l'Ukraine avant que n'éclate la crise actuelle consistait à s'ouvrir des marchés et non pas à déployer de grandes idées humanistes. Evidemment si c'est l'union eurasiatique qui récupère le marché ukrainien, ce n'est pas pour lui plaire.

D'un point de vue politique, les institutions de l'UE font, à l'heure actuelle, partie intégrante de l'espace euro-atlantique. Pour ses élites, les tentatives de rééquilibrage du continent européen ne sont pas les bienvenues.

S'il y avait une Europe indépendante, dotée d'une stratégie propre détachée de celle de Washington, peut-être serait-il possible d'avoir un dialogue avec Moscou.

De toute façon, il faudra bien sortir de cette crise et la Russie restera ce qu'elle est sur le continent européen. Il faut bien prendre en compte le fait que la Russie se sent réellement isolée et a vraiment l'impression que ses intérêts ne sont pas pris en compte. Ce n'est pas seulement Vladimir Poutine qui joue avec ça.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016