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"La femme est considérée légalement comme une mineure en Arabie saoudite"

Pays : Arabie Saoudite

Tags : Égalité hommes-femmes, droits des femmes

Le 12 décembre 2015, les électeurs sont appelés aux urnes pour renouveler 284 conseils municipaux. Autre nouveauté : à l’avenir, le roi ne nommera qu’un tiers des conseillers et non plus la moitié comme auparavant. Les religieux traditionnels mettent d’ores et déjà en garde contre le "mélange des sexes" et dénoncent un "fléau moral". Les vingt-huit millions d’habitants du très conservateur royaume islamique font-ils un pas vers la démocratie en accordant le droit de vote aux femmes ? ARTE Info s’est entretenu sur le sujet avec le politologue, journaliste et auteur Abdel Mottaleb El Husseini.

Le droit de vote des femmes découle d’un décret du monarque Abdallah, mort en janvier 2015. Son successeur Salmane maintient cette ligne. Environ un tiers des 1 263 bureaux de vote sera désormais réservé aux femmes. Pour la première fois, les Saoudiennes vont pouvoir voter et participer à la vie politique. Pourquoi maintenant ?

Husseini

Abdel Mottaleb El Husseini est journaliste et politologue.

Abdel Mottaleb El Husseini : La décision a été prise en 2011, sous la pression du Printemps arabe. Les Saoudiens craignaient que le mouvement ne gagne leur pays. Le roi a donc consacré beaucoup d’argent à ses sujets. Ensuite, Il a décidé d’autoriser les femmes à participer aux élections municipales de ce mois de décembre.

Pendant quatre semaines, de la mi-août à la mi-septembre 2015, les femmes ont pu s’inscrire en tant qu’électrices et candidates. Mais elles ne se sont pas bousculées au portillon. Pour quelles raisons ?

Abdel Mottaleb El Husseini : Ce n’est pas étonnant : la femme est considérée légalement comme une mineure en Arabie Saoudite. Autrement dit, pour pouvoir exercer un mandat, elle doit demander l’autorisation à son mari. De même, le mari, le frère ou le fils décide si elle peut présenter sa candidature ou pas.

 La femme est considérée légalement comme une mineure en Arabie Saoudite.

 

 

Le taux d’activité des femmes est inférieur à 20 % en Arabie Saoudite, soit le pourcentage le plus bas au monde. La privation de droits s’étend jusqu’à la vie quotidienne. Une femme ne peut pas conduire une voiture. Si elle veut aller chez le médecin, voyager ou renouveler son passeport, elle a besoin de l’autorisation écrite de son tuteur. Pour pouvoir voter, il faudrait qu’un homme la conduise aux urnes, ce qui suppose qu’il soit un fervent défenseur des droits des femmes. A cela s’ajoute que beaucoup de Saoudiennes ne sont même pas au courant de leurs nouveaux droits...

 Croyez-vous vraiment qu’ils veulent l’égalité des droits entre les sexes ? C’est un mirage.

 

Abdel Mottaleb El Husseini : Cette loi est une mascarade : l’Arabie Saoudite veut montrer à l’extérieur que le souverain souhaite entreprendre des réformes. Mais c’est faux. Par exemple, après sa mort, il y avait une vice-ministre, la seule femme au conseil des ministres. Elle avait été nommée par le roi Abdallah. Or, son successeur l’a limogée. D’une manière générale, la tendance au sein de la monarchie est au conservatisme et non pas aux réformes. Le bruit court que le roi est atteint de la maladie d’Alzheimer. On assiste à une lutte de pouvoir entre son fils et son neveu. Entre le prince, le prince héritier et l’héritier de ce dernier. Alors croyez-vous vraiment qu’ils veulent l’égalité des droits entre les sexes ? C’est un mirage.

 

N’empêche que l’évolution actuelle déplaît à de nombreux Saoudiens. Les ultraconservateurs craindraient-ils pour leur toute-puissance ?

Abdel Mottaleb El Husseini : Bien sûr ! Ils sont contre, ils sont radicaux. N’oubliez pas que le wahhabisme est le fondement de tous les djihadistes. C’est le courant le plus réactionnaire à l’intérieur de l’islam. Il suffit de comparer avec l’Iran. Même si, là-bas non plus, les femmes n’ont pas les mêmes droits que les hommes et qu’elles sont soumises aux lois islamiques, leur situation est bien meilleure. L’Arabie Saoudite est un cas extrême. C’est par excellence le pays de l’oppression de la femme.

 

En 2014, le royaume était classé 130e sur 142 selon le Gender Gap Index du Forum économique mondial de Genève, qui évalue les avancées en matière d’égalité des droits. Pourtant, plus de la moitié des étudiants en Arabie Saoudite sont de sexe féminin. 

 En vertu des lois saoudiennes, une ministre ne peut pas discuter avec un homme étranger dans son bureau.

 

Abdel Mottaleb El Husseini : Il y a une discrimination. On peut les laisser aller à l’université. Le problème se cache dans les détails écrits en tout petit, comme dans certains contrats. On dit : vous pouvez avoir ceci ou cela, l’islam vous a mis sur un pied d’égalité. Mais la réalité est tout autre. Sur le marché de l’emploi, les femmes sont défavorisées. Ce sont les hommes et les traditions qui décident si elles peuvent travailler ou pas. Selon la charia ou du moins selon son interprétation, une femme peut être ministre. Mais en vertu des lois saoudiennes, une ministre ne peut pas discuter avec un homme étranger dans son bureau. 

 

N'y a-t-il donc aucune lueur d'espoir ?

Abdel Mottaleb El Husseini : Sur Internet, il y a de très nombreuses forces, on observe un mouvement dans la société saoudienne, notamment chez les jeunes. Mais ils subissent le même traitement que le bloggeur Raif Badawi. Autrement dit, depuis l’accession au pouvoir du roi Salmane, les libertés se sont fortement réduites.

 

Le pouvoir est entièrement entre les mains du roi et des princes.

 

Les élus locaux n’ont pas de réelle influence. En Arabie Saoudite, les partis politiques sont interdits, il n’existe pas de constitution. Les conseils municipaux vont être renouvelés aux élections de décembre. Quel rôle jouent-ils dans la vie politique saoudienne ?  

Abdel Mottaleb El Husseini : Le pouvoir est entièrement entre les mains du roi, de la monarchie saoudienne et des princes qui règnent dans les différentes villes et provinces. Il y a bien le Conseil de la Choura, qui est nommé par le roi, mais il n’a pas son mot à dire. La Choura est l’assemblée consultative du pays.

 

Les institutions ne sont-elles pas une réponse à la pression extérieure, surtout depuis le 11 septembre 2001 ?

Abdel Mottaleb El Husseini : Si. Quinze des terroristes étaient saoudiens. Et maintenant, à l’Ouest, on débat pour savoir d’où viennent les fanatiques. Il existe un terrain fertile, ils sont issus du courant wahhabite et du système de la monarchie saoudienne. Qu’ils le veuillent ou non, les Saoudiens créent ces gens-là. Aux Etats-Unis en particulier, on fait pression pour améliorer un tant soit peu l’image du royaume à l’étranger. Mais on a beau utiliser les meilleures crèmes, quand le visage est laid…

 

Qu’est-ce que cela va impliquer pour les Saoudiennes ?

Abdel Mottaleb El Husseini : Franchement, ça ne va rien changer. L’Arabie Saoudite n’est pas près de réformer son système monarchique, ni son appareil d’Etat.  Même la loi qui est censée régir la succession au trône saoudien n’a pas été respectée. Bref, espérer des réformes en Arabie Saoudite, c’est, pour reprendre une expression de chez nous, comme espérer une place au paradis quand on s’appelle Satan.