|

K2, un destin d'activiste birman

Pays : Birmanie

Tags : activisme, démocratie, guerilla, Mouvement de non-violence

Après les manifestations sanglantes d'août 1988 et dix ans de guérilla dans la jungle birmane, K2 s'est tourné vers la lutte non-violente. Formé par l'organisation Canvas qui vise à exporter une méthode de renversement des dictatures à travers le monde, il est désormais un vétéran de l'activisme pacifique en Asie. Parcours. 

 

Une formation intellectuelle dans la clandestinité

En 1986, K2 est un jeune étudiant en géologie à l'université de Rangoun. La Birmanie est isolée du monde, menée d'une main de fer par le général Than Shwe. Tous ceux qui n'adhèrent pas complètement à la propagande du parti unique au pouvoir sont considérés comme des "rouges", communistes en puissance. K2 doit sa politisation à certains professeurs très engagés : "A l 'époque, il fallait être membre des jeunesses du BSPP, le parti du programme socialiste birman, pour obtenir une carte de bibliothèque. Alors ces professeurs ont ouvert une bibliothèque alternative ouverte à tous avec des livres qu'ils faisaient venir de l'étranger. Certains consacraient intégralement leur salaire, soit moins de 100 dollars par mois, à l'achat et l'acheminement de ces livres interdits. Ils avaient été éduqués aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, auraient pu avoir une belle carrière et une vie confortable mais ils ont choisi de revenir en Birmanie pour éduquer leur peuple". K2 participe à l'effort de guerre intellectuel et demande aux pilotes de ligne de son entourage de ramener de leurs escales des exemplaires du Time, de Newsweek, du South China Morning Post, du Bangkok Post. Il les traduit en birman, d'abord pour parfaire son anglais puis pour les partager avec ses camarades. Il entre en contact avec des prisonniers de conscience, des amis l'introduisent à la littérature révolutionnaire, il commence à écrire des articles clandestins, il apprend à interroger la provenance des flux d'argent dans le pays, à affiner un point de vue rationnel.

135

Le nombre de groupes ethniques officiellement reconnus par le gouvernement birman. Les huit principales "races nationales" sont les Bamar, Chin, Karen, Kayah (Karenni), Kachin, Môn, Shan, Arakanais. L'ethnie principale des Bamar représente deux tiers de la population tandis que le dernier tiers composé de minorités ethniques se répartit sur 60% du territoire. Ce chiffre, datant de l'époque de la colonisation britannique et témoignant de l'extraordinaire diversité du pays, est néanmoins contesté car il ne prend pas en compte les Chnois, les Indiens, et les Rohingyas. Les membres de cette ethnie musulmane considérée comme une des minorités les plus discriminées au monde selon l'ONU et qui vit principalement dans le nord de l'Etat d'Arakan, ont été déchus de leur citoyenneté birmane en 1982.

 

Des livres à la guérilla

En août 1988, des manifestations éclatent à Rangoun puis dans le reste du pays pour réclamer le retour à la démocratie, balayée par un coup d'Etat militaire en 1962. K2 est en première ligne des protestations menées par les étudiants. Quelques semaines plus tard, le régime militaire écrase le mouvement sans pitié et ceux qu'on appellera la génération 88 doivent fuir la capitale Rangoun pour sauver leur peau. Des milliers d'activistes sont jetés dans la tristement célèbre prison Insein, plus de 3 000 personnes sont tuées dans les rues. K2 entre dans la lutte armée et fonde avec d'autres étudiants l'ABSDF (All Burma Students' Democratic Front) en novembre 1988. Un slogan "Nos têtes sont ensanglantées mais insoumises" et un parcours, inséparables du combat politique contre la dictature des trois décennies suivantes. "Je suis parti du jour au lendemain à la frontière thaïlandaise, où nous avons été accueillis par la guérilla qui contrôlait le territoire karen". Pendant neuf ans, son unité de combat agit en plein milieu du territoire bamar, l'ethnie majoritaire qui peuple la plaine centrale du pays, dans la zone où se trouve actuellement la nouvelle capitale du pays, Nay Pyi Daw. K2 se déplace également entre les Etats karen et shan, contrôlés en partie par des groupes armés ethniques, et se rend régulièrement dans le quartier général de l'armée étudiante à la frontière thaïlandaise.

Un jour, ils reçoivent la visite d'un étrange duo de voyageurs étrangers. "En 1994, le colonel Robert L. Helvey, ancien attaché militaire à l'ambassade américaine de Rangoun dans les années 80, reconverti dans la stratégie de dissidence pacifique, et Gene Sharp, théoricien de la non-violence, sont venus nous voir dans la jungle pour nous présenter leurs idées. Mais à cette époque là, nous menions la guérilla et nous n'étions pas intéressés. Nous étions en pleine période "hit and run", grenade, bombe, mine, sniper puis s'enfuir avant l'arrivée du gros des troupes. Nous n'avions pas la force de frappe de l'armée pour mener un combat direct alors nous agissions au coup par coup, sans prévenir, pour déstabiliser les militaires et faire peur aux régiments".

En savoir plus...

Gene Sharp, surnommé le "Machiavel de la non-violence", est un philosophe et politologue connu mondialement pour ses ouvrages sur la résistance pacifique à la répression, traduits en 25 langues. Le manuel "De la dictature à la démocratie" écrit en 1993 à destination des dissidents birmans en Thaïlande, a été utilisé par la suite par des activistes en Europe de l'Est, Iran, Afrique, Asie et du monde arabe. Il est disponible en intégralité sur le site de l'Institut Albert Einstein, la fondation de Gene Sharp créée en 1983 siégeant à Boston.

K2 dépose les armes

C'est après dix ans de guérilla dans la jungle que K2 dépose les armes. En 1999, il s'engage avec l'Umbrella Alliance, un rassemblement de groupes ethniques unis dans la lutte pacifique via des négociations avec le gouvernement. "J'ai senti que ce n'était plus la seule solution, que le combat armé était futile face à la machine de guerre que représente Tatmadaw, l'armée birmane ". K2 comprend que sa place est ailleurs, mais ne remet jamais en cause l'action de ses anciens compagnons d'armes. "La lutte armée est inhérente aux groupes ethniques, qui demandent plus d'autonomie depuis des décennies. On ne peut pas leur enlever le droit de se battre pour préserver leur culture et disposer de leurs ressources. S'ils déposent les armes aujourd'hui, ils disparaissent tous demain. L'armée chauviniste pro-Bamar, l'ethnie majoritaire dont je suis issu, doit évoluer vers une armée fédérale en y intégrant la diversité de la population. Tant que ce n'est pas le cas, je comprends que les groupes armés ethniques défendent leur territoire par tous les moyens possibles".

K2 se plonge alors dans les écrits phares de la lutte politique non-violente, étudie les mouvements de libération venus d'Inde, de République Tchèque, de Pologne, d'Afrique du Sud. "Je me suis installé à Mae Hong Son, une ville frontalière en Thaïlande où vit une large diaspora birmane, et ai participé à la création du Comité de défiance politique (Political Defiance Committee ou PDC), notre mot pour la "non-violence". C'est moins populaire auprès des donateurs mais nous le trouvons plus juste." Avec le PDC, K2 travaille sur un programme d'éducation populaire, les SPDC (Strategic and Politic Defiance Courses) soit des cours de stratégie et politique de défiance. Un clin d'oeil facétieux au gouvernement, SPDC étant également l'acronyme qui désigne le Conseil d'Etat pour la paix et le développement (State Peace and Development Council), l'organisation militaire à la tête du pays de 1988 à 2011.

La Birmanie, un pays grangéné par la corruption

A partir du début des années 90, les groupes pro-démocratie birmans peuvent compter sur le soutien de plusieurs fondations, en premier lieu le réseau National Endowment for Democracy (NED) à Washington, créé sous l'administration Reagan en 1983 et financé directement par le Ministère des affaires étrangères américain. L'organisation est ouvertement considérée comme un prolongement de la stratégie de soft power des Etats-Unis, visant à promouvoir la démocratie dans le monde autant qu'à défendre ses intérêts nationaux. De 290 000 dollars en 1994, le montant de l'aide votée par le Congrès américain aux activistes birmans grimpe à 3,7 millions de dollars en 2007, année de la "révolution de safran" menée par les bonzes du pays. L'Open Society Institute de Georges Soros, le milliardaire engagé à la fois dans de vastes opérations de spéculation et de philanthropie, fait aussi partie des donateurs, tout comme plusieurs pays européens attirés par les immenses ressources naturelles du pays. Des deux côtés du front, les sources d'argent étrangères ont toujours été le nerf d'une guerre qui ne dit pas son nom en Birmanie, gangrénée par les luttes d'influence entre grandes puissances, mais aussi par la corruption endémique et le trafic de drogue. Le pays stagne à la place de deuxième producteur mondial d'opium, une manne qui profite à la fois aux guérillas ethniques et au régime militaire depuis des décennies.

La lutte pacifiste s'organise

Pour les activistes, le but de la lutte pro-démocratie sur le terrain reste limpide, coûte que coûte : la fin de la dictature et la construction de l'union fédérale démocratique de Birmanie. Les moyens ? Documenter et publier les abus du régime en terme de droits de l'homme, contourner la censure sur les médias, entretenir un réseau d'activistes à l'intérieur du pays pour créer un terreau favorable à des manifestations non-violentes. Le programme spécifique du PDC tient en deux grands axes : informer la population de façon indépendante, et pousser les troupes armées à fraterniser avec la lutte civile.

2129

Le nombre d'activistes du PDC, qui contrôlent 130 réseaux gérés par 73 groupes.  

Comité de défiance politique - Rapport 2012

Le premier point est divisé en plusieurs actions : recruter des activistes dans toutes les franges de la population, les former dans des camps pendant quelques semaines à la démocratie, aux droits de l'homme, au fédéralisme, puis les renvoyer chez eux avec la mission d'étendre le réseau et d'organiser leurs propres communautés. "Nous avons des amis et "informateurs" partout, chez les docteurs, les profs, les agriculteurs, les fonctionnaires et même chez les militaires. Sous la dictature il n'y avait pas d'ONG indépendantes, toutes étaient gérées officiellement ou non par le gouvernement. Nous les appelions les Gongo, soit Governmental-organisation-non-governmental-organisation..." Ce réseau clandestin permet de collecter des informations et statistiques sur tout le pays, un des moins transparents et plus corrompus au monde. Pas plus tard qu'en 2014, l’ONG Transparency International a classé la Birmanie 156e sur 175 d’après son indice de perception de la corruption. Tous les six mois, les activistes mettent à jour un immense organigramme de qui est qui dans l'échelon administratif civil et militaire, pour identifier les responsables de crimes contre la population. Le document est utilisé régulièrement par les médias et les ONG comme Human Rights Watch pour leur rapport annuel (lire l'édition sur les évènements de 2014). 

Free-ASSK

K2 poursuit le déroulement de son impeccable Power Point : 

PDC milite pour la libération des prisonniers politiques, Aung San Suu Kyi particulièrement. La fille du héros de l'indépendance Aung San a émergé pendant les manifestations de 1988, reçu le prix Nobel de la paix en 1991 et a passé quinze ans de sa vie assignée à résidence. Elle est aujourd'hui la figure de proue de la Ligue nationale pour la démocratie, un des deux principaux partis politiques. 

Les actions du Comité de défiance politique

Il publie plusieurs fois par mois Burma Updates et PDC News commentary, des feuillets qui font le point sur les évènements politiques passés et à venir, les arrestations de citoyens et gère plusieurs sites internet, dont Vimutti ("liberté" en sanskrit).

Il accompagne les actions d'élèves qui boycottent les bus publics car ils ne peuvent plus se payer le prix du ticket : le symbole est fort, de longues files de jeunes gens marchent ensemble entre les villes et les villages alors que les rassemblements de plus de cinq personnes sont interdits dans le pays.
Il coordonne les campagnes de travailleurs qui militent pour une augmentation de leur paie.
Il fournit de l'aide aux villageois victimes de travail forcé ou de confiscation de leurs terres.
Il lance des campagnes de dons du sang et d'information sur les MST qui font des ravages.
Il traduit le fameux manuel de Gene Sharp en langues birmane, shan, mon, karen, kachin, chin.
Il soutient les déserteurs et les soldats qui font défection dans l'armée.
Il instigue une révolte civile anti-impôts, considérant qu'aucun service n'est fourni à la population : le système de taxe n'existant pas en Birmanie sous la dictature, tout est soumis au bon vouloir des fonctionnaires et soldats corrompus. "Par exemple les habitants devaient payer une "taxe de sécurité" quand les groupes révolutionnaires, "élements perturbateurs" comme les appellent le régime, faisaient exploser des bombes sur la voie ferrée au passage de trains militaires. Les gens étaient punis pour ne pas avoir prévenu le régime de ces plans d'embûches qui se tramaient dans leurs villages" . 
Il installe des cafés internet dans les villages et initie les habitants en journalisme citoyen et aux réseaux sociaux à partir de 2006, en dépit de la proverbiale lenteur du réseau birman.
Il défend les moines qui refusent de mener des cérémonies privées de mariage ou de funérailles dans les familles de hauts dignitaires militaires. Cette tradition remonte à 1990, lorsque le sangha, l'ordre bouddhiste, a décidé de lancer un boycott général des dons en provenance des familles de militaires en retournant leurs bols destinés aux offrandes. Peu avant, des dizaines d'entre eux ont été massacrés par le régime à Mandalay pour avoir voulu rendre hommage pacifiquement aux moines tués lors des manifestations de 1988.

La révolte des moines

En 2007, ces moines, dont certains ont été activement formés par le PDC, lancent la "révolution de safran", miroir de la frustration de la population face à l'énorme inflation des prix de l'énergie. Certains rassemblements comptent plus de 100 000 personnes. Après quelques semaines, les manifestants sont violemment réduits au silence, au moins quinze d'entre eux sont tués et des milliers d'autres arrêtés. Les militaires mènent des raids dans les monastères. Les moines ne peuvent plus boycotter de cérémonies, sous peine d'être défroqué et envoyé en prison. Depuis ce jour, K2 s'est rasé la tête, en hommage à leur soulèvement.

Les généraux crient à la manipulation de la révolte des bonzes par l'Occident, qui aurait activement contribué à la fomenter pour pouvoir installer un gouvernement fantoche en Birmanie et asseoir son influence en Asie. Les activistes birmans répondent qu'il est bien plus commode pour le régime de faire appel au bouc émissaire de l'influence étrangère plutôt que de faire face au franc mécontentement de sa population.

En 2008, le PDC se bat pour le NON lors du référendum sur le projet de Constitution, taillé pour perpétuer le pouvoir de l'armée. Il publie des études comparées de projets de Constitution ailleurs dans le monde et une analyse du processus birman, qui après quinze ans de réflexion, accouche d'une souris. "Ca a été un échec car le référendum est passé avec 92% de OUI  et 99% de participation au vote selon l'armée alors que le pays était dévasté par le cyclone Nargis. Quand le vote des morts ou des prisonniers est comptabilisé, nous ne pouvons rien faire contre des élections truquées mais la campagne a été une victoire car les gens ont pris conscience que leur voix a été volée, que leur gouvernement leur mentait".

K2 et CANVAS, la rencontre

La même année, K2 se rend à Séville pour participer à une rencontre organisée par Democratic Voice of Burma, un collectif de résistants birmans en exil à Oslo, qui produit des programmes radio et télévision (le site internet du média et le reportage d'ARTE Info). Depuis 2005, l'organisation financée par la NED, Freedom of Expression Foundation Oslo et Free Voice of the Netherlands, émet par satellite en Birmanie pour tenter de contrer la propagande médiatique du gouvernement. Il rencontre les acteurs derrière Canvas, un mouvement d'éducation à la lutte non-violente basé sur les préceptes de Gene Sharp et tiré de l'expérience d'Otpor!, le collectif serbe dont l'action a abouti au renversement de Slobodan Milosevic en 2001. Il s'envole pour Boston, pour participer à un atelier de découverte des principes de lutte non-violente à l'école de droit et de diplomatie Fletcher. En 2010, il organise deux rencontres pour des activistes birmans avec les fondateurs de Canvas, Srdja Popovic et Slobodan Djinovic à Bangkok puis à Mae Sot. Il n'est pas formateur officiel, car Canvas n'engage que des activistes issus de pays ayant réussi leur transition démocratique mais K2 est le référent du mouvement birman et désormais un vétéran de l'organisation. Une journaliste de Foreign Policy était présente lors d'une des sessions dans une chambre d'hôtel et en livre un compte-rendu dur mais éclairant, témoignant de la situation particulièrement inextricable des Birmans.

En savoir plus...

A retrouver sur notre site, l'interview de Srdja Popovic , fondateur du programme Canvas et auteur de l'ouvrage "Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes" (Payot, 2015).

Une radio clandestine pour nettoyer l'armée

Pendant quinze ans, malgré la nuit qui s'abat sur la Birmanie, K2 et ses camarades poursuivent inlassablement leur travail de sape, en s'attaquant un à un aux piliers d'un des régimes les plus répressifs et vicieux de la planète. En premier lieu l'institution militaire. ""Tatmadaw est ton père et ta mère". C'est le slogan de l'armée. Mais ce n'est pas vrai, l'armée, ce sont des individus bien réels. C'est ton frère, ton oncle, qui commettent peut-être des meurtres contre la population et torturent des gens." Une des actions du PDC est d'identifier puis de publier les noms des coupables. Le meilleur moyen d'y arriver ? Communiquer avec les soldats, au nombre de plus de 400 000 dans le pays, une méthode préconisée par Otpor!, mise en oeuvre avec succès en Serbie, puis retentée en Egypte plus récemment.

"Les activistes de PDC récupèrent des informations en interceptant les conversations de l'armée. Des taupes au sein de l'armée font fuiter les codes pour déchiffrer leurs messages ou les informaticiens du comité les hackent. Puis ils utilisent les passages à blanc pour diffuser leurs propres programmes, sur leur fréquence. Tous les soldats peuvent les entendre, même ceux postés en mer, grâce à un émetteur surpuissant. Radio Blue Mountain est une formidable opportunité d'éduquer l'armée. Le programme offre aussi aux soldats la possibilité d'appeler pour demander la diffusion de la chanson de leur choix, c'est souvent leur seul divertissement pendant les longues nuits de garde. Chacun a un nom de code et c'est notre lien direct avec les soldats sur le terrain. Quand Radio Blue Mountain discute du cas d'un mauvais officier après avoir eu des preuves de son comportement, ça libère la parole et des dizaines de soldats appellent pour dire que dans leur régiment c'est pareil. Nous ne sommes pas contre l'armée, nous voulons lui rendre sa dignité. L'armée peut stopper cette action localement mais pas nationalement, sinon elle coupe le contact avec ses propres troupes dans tout le pays."

Nous ne sommes pas contre l'armée. Nous voulons lui rendre sa dignité.

Kyaw Kyaw, Comité de défiance politique

Une stratégie de décrédibilisation de l'armée

Le réseau collecte également des informations sur le plan de défense de Rangoun et sur le mouvement des troupes. Cette stratégie, infiltrer et décrédibiliser l'armée, paie parfois. En 2006, le réseau a aidé à diffuser une vidéo connue désormais de tous les Birmans, la "Nuit parée de diamants". Ce sont des images fuitées du mariage de la fille du général Than Shwe, plus haut dignitaire de la junte de 1992 à 2011, une fête très privée lors de laquelle les nouveaux époux ont reçu en cadeau plus d'une centaine de voitures de luxe et où la mariée était parée d'une cascade de diamants, du diadème aux chaussures. "Ces 25 minutes de vidéo symbolisent le fossé entre le train de vie des généraux et la pauvreté effroyable de la population. L'armée était tellement énervée qu'elle a affirmé que la vidéo était un complot de la CIA visant à faire tomber le régime", la même rhétorique développée après la révolution des moines en 2007.

Malgré l'auto-dissolution du régime dictatorial et l'entrée du pays dans un cycle de réformes en 2011, le poids des habitudes a la peau dure en Birmanie : "L'armée fait croire au monde qu'elle fait évoluer le pays mais ce ne sont que des changements superficiels, c'est toujours la même structure de pouvoir et les même têtes depuis 1962. La Birmanie est toujours un Etat militarisé et l'armée représente un Etat dans l'Etat". En octobre 2015, moins d'un mois avant les élections générales, premier scrutin libre dans le pays depuis 25 ans, près d'une centaine de "prisonniers de conscience" croupissent encore dans les geôles du régime. Paysans qui ont résisté lors de la saisie de leurs terres, étudiants, politiciens, propriétaires de bar, la répression frappe toujours large et fort. 

Le salut de la Birmanie passera-t-il par les élections ?

Les élections, voie royale vers une meilleure répartition du pouvoir et la garantie du respect des droits de l'homme ? K2 y croit peu, sûrement beaucoup moins que la communauté internationale qui salue avec empressement les meetings électoraux qui se tiennent dans la capitale. "Les élections ne vont pas changer grand-chose immédiatement. Même si le peuple vote massivement pour la Ligue nationale pour la démocratie (LND), il est très probable que le parti soutenu par les militaires recueille assez de voix pour avoir le pouvoir de nommer le prochain Président, selon la Constitution écrite par et pour l'armée. Il faut absolument que les gens se rendent compte de qui est leur vrai ennemi, des moyens de résister au quotidien. Je ne vois pas la démocratie et les élections comme un but en soi, mais comme un processus, un entraînement."

FreeASSK

K2 appelle surtout à dépasser les clivages, première étape vers un système démocratique plus fonctionnel selon lui. "Tout le monde doit y mettre du sien et ne pas faire reposer tous ses espoirs sur Aung San Suu Kyi. Elle ne doit pas lutter pour tout le monde mais avec tout le monde. C'est ce que je lui ai écrit dans une lettre. Elle devrait se présenter comme femme d'Etat prête à construire une nation avec toutes ses composantes et non comme une politicienne empêtrée dans une stratégie de parti. Je veux la voir se lever comme la vraie meneuse de son peuple."  50 ans, K2 a eu le temps de voir ses camarades d'université évoluer vers tous les choix de vie possibles, symbole du défi sous-estimé que représente la réconciliation nationale : candidats à la LND, hauts-gradés militaires, députés USDP (Parti de l'union, de la solidarité, du développement, formation politique dont est issu le président actuel, Thein Sein, ancien militaire), gouverneurs, officiers dans les ministères, journalistes. "Nous devons tous travailler ensemble. Nous sommes tous frères et sœurs et l'alliance entre civils et soldats est naturelle dans notre pays, depuis la lutte contre l'occupation japonaise puis la colonisation britannique. La Ligue nationale pour la démocratie ne peut pas résoudre seule les problèmes, et l'armée non plus, qui a besoin d'une vraie stratégie économique au risque de déclencher une nouvelle révolte du peuple, de plus en plus pauvre. Quand on sera enfin prêt à utiliser les ressources humaines de tout le monde, on pourra sortir le pays du bourbier." 

Apatride depuis 1988

Depuis plus de 25 ans, la contribution de K2 à l'avenir de son pays se fait à distance. En 1988, la junte a supprimé ses papiers d'identité, rayé son nom de son livret de famille et l'a mis sur liste noire. "Officiellement, je ne suis plus le fils de mon père et de ma mère." Pendant des années, il a voyagé clandestinement puis en 2012, la République Tchèque lui a octroyé un "document de voyage", en vigueur depuis la Convention de New-York de 1954 sur le statut des personnes apatrides, qui lui permet de circuler librement dans l'espace Schengen et de demander des visas pour les autres pays. Excepté la Birmanie, qu'il n'est pas sûr de revoir un jour. "Pas encore assez sûre". Une véritable révolution des consciences lui paraît encore loin. "Même dans le mouvement non-violent, il est difficile d'expliquer aux gens qu'il existe d'autres moyens que les manifestations dans les rues, auxquelles plus personne ne veut participer car ça n'a rien changé dans le passé et tant de personnes ont été tuées. Nous avons encore du chemin à faire pour bien utiliser tous les outils de la lutte non-violente et faire bouger les choses. Mais nous sommes sur la bonne voie."

Depuis deux ans, après 25 ans dédiés à la cause, K2 s'est peu à peu retiré du réseau d'activistes pour se consacrer davantage à une petite entreprise avec sa femme. Mais il continue à écrire des articles en birman pour informer ses amis sur l'accord de cessez-le-feu avec les minorités, les luttes de pouvoir au sein de l'armée, les méandres de la Constitution. Un combat perpétuel. "Pour casser une pierre avec un marteau, il faut taper cent fois dessus. Au bout de la centième fois, la pierre se brisera. Mais ce ne sera pas à cause de ce dernier coup, ce sera grâce aux 99 coups précédents qui l'ont fragilisé" .

Dernière màj le 8 décembre 2016