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Immigration mexicaine : faut-il prendre Trump au sérieux ?

Pays : États-Unis

Tags : Frontières

Dresser un mur le long des 3200 kilomètres de frontières entre les Etats-Unis et le Mexique, faire payer sa construction par le voisin mexicain, expulser trois millions de sans-papiers : la politique migratoire de Donald Trump dénote un profond conservatisme. Cependant, une grande part de son discours joue surtout le rôle de marqueur symbolique pour ses électeurs et ne constitue en aucun cas une rupture avec la ligne adoptée par les précédents gouvernements. De quoi doit vraiment s’inquiéter le Mexique ? ARTE Info décrypte le discours la nouvelle administration.

"Il n’y aura pas d’expulsions massives" de sans-papiers mexicains, ont rassuré jeudi 23 février le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson et le secrétaire à la sécurité intérieure John Kelly lors d’une visite diplomatique au Mexique. Leur mission : désamorcer les tensions avec le voisin mexicain, causées par les multiples provocations de Donald Trump.

Comble de la provocation, le président américain a contredit le même jour la déclaration de ses émissaires, s'enorgueillant lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise à la Maison Blanche des expulsions de "membres de gangs, (...) de chefs de cartels", "à un rythme jamais vu". L’épisode est révélateur de l'ambiguïté de l’administration Trump à propos de l'immigration mexicaine.

Pour Alain Musset, géographe spécialiste de l’Amérique latine et directeur d’étude à l’EHESS, l’hostilité affichée par le président américain à l’égard des immigrés mexicains relève de la communication politique. "Trump renoue avec le vieux fonds de commerce du racisme américain : la haine des ‘morenos’, les bazanés, mais sa rhétorique raciste relève surtout de la provocation". En réalité, les mesures annoncées à l’encontre des immigrés mexicains s’inscrivent dans la continuité des mesures prises par ses prédécesseurs.

 

Expulsions : Trump devra faire mieux qu’Obama

 

Donald Trump a promis trois millions d’expulsions de sans-papiers au cours de son mandat. Cette politique hostile à l’égard du Mexique, dont les ressortissants représentent 10,3% de la population américaine selon le recensement de 2010, est loin d’être novatrice.

La politique migratoire des Etats-Unis a toujours été paradoxale : s'ils s'appuient très largement sur les immigrés mexicains pour pallier le manque de main d'oeuvre dans certains secteurs, et ce depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont pourtant cherché au fil des années à restreindre de plus en plus le flux migratoire venu du Mexique. L'événement qui marque un tournant majeur dans la perception de l'immigration aux Etats-Unis, c'est l'attentat terroriste du 11 septembre 2001. Après cette attaque et la signature du "Patriot Act", Washington adopte une politique axée avant tout sur les enjeux sécuritaires. Dès lors, la régularisation des sans-papiers n'est plus à l'ordre du jour. "Les expulsions d'immigrés mexicains sont en constante augmentation depuis George W. Bush", explique Mathieu Bonzom, enseignant-chercheur à l’université d’Orléans et spécialiste de l’immigration mexicaine. 

Au cours de ses deux mandats, Barack Obama a maintenu -et même accéléré- cette politique. "Barack Obama est le président qui a expulsé le plus de sans-papiers dans l'histoire des Etats-Unis", rappelle le chercheur. En effet, sous l'ère Obama, quelque 400 000 immigrés en situation irrégulière ont été expulsés chaque année. Pour Mathieu Bonzom, "ce qui se dessine avec Trump, c'est une continuité dans l'augmentation du nombre d'expulsions, voire une accélération". A noter toutefois que ces dernières années, l'immigration mexicaine, de son côté, a considérablement chuté

 

Le mur voulu par Trump existe déjà (en partie)

 

L’annonce de la construction du mur tout le long de la "tortilla border", dont Donald Trump avait fait l’argument phare de sa campagne, est une des illustrations les plus marquantes de sa stratégie de communication. Donald Trump a réussi à faire passer pour novatrice une mesure initiée il y a plus de dix ans. C’est la signature par George W. Bush du "Secure Fence Act" en 2006 qui lance sa construction. Aujourd’hui, un mur sépare déjà le Mexique des Etats-Unis sur plus de 1300 kilomètres. L’administration Trump prévoit uniquement un élargissement du mur déjà existant, pour qu’il coure sur l’intégralité de la frontière.

Comme l’explique Mathieu Bonzom, l’impact de ces nouvelles constructions pourrait en réalité être assez limité. “Aujourd’hui, la plupart des Mexicains qui émigrent aux Etats-Unis ne traversent pas clandestinement la frontière mais arrivent avec un visa temporaire par avion. Le mur sera contourné : il s’agit uniquement d’un symbole de sa politique”. Un avis partagé par le géographe Alain Musset, qui conclut en ces termes : "Le caractère offensant et symbolique du mur a beaucoup touché les Mexicains, mais les barrières physiques n'ont jamais suffi à stopper l'immigration"

 

Le Mexique pourrait réagir

 

Si la politique annoncée par Trump repose surtout sur une habile stratégie de communication, certains points de son programme pourraient provoquer de vives réactions parmi la population mexicaine. "L'une des mesures nouvelles annoncées par Trump, c'est la taxation des remises", explique Alain Musset. Il s'agit de l'argent envoyé par les immigrés mexicains à leurs familles restées dans leur pays d'origine. La taxation de ces fonds est l'un des moyens avancés par Trump pour faire payer la construction du mur par Mexico. "Il y a des secteurs entiers, notamment dans les Etats du sud du Mexique, qui vivent de cet argent, rappelle le géographe. Si cette mesure est appliquée, il pourrait y avoir une très forte mobilisation de la population mexicaine". 

Pour le moment, les protestations restent assez timides. Mi-février, près de vingt mille Mexicains ont manifesté contre la politique menée par Donald Trump, mais ces chiffres sont très faibles en comparaison avec la mobilisation monstre de 2006, lorsque des millions de personnes étaient descendus dans les rues pour protester contre une réforme américaine destinée à restreindre l'immigration. "Récemment, on a vu circuler des appels au boycott de produits américains sur les réseaux sociaux mexicains, relève Alain Musset. Mais on pourrait être seulement au commencement des protestations". 

 

Dernière màj le 25 février 2017