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"Moscou pourrait brader le Donbass"

Pays : Ukraine

Tags : Conflit, Crise économique

Un an après la conclusion des accords de Minsk 2, le 11 février 2015, peu de choses ont changé en Ukraine. Alors que ces accords prévoyaient un cessez-le-feu entre les rebelles prorusses et les dirigeants ukrainiens, les combats sont encore nombreux dans l’est du pays. Pourtant, un nouvel acteur est de retour sur la scène diplomatique : les Etats-Unis, appelés comme médiateur à la demande de Moscou. La raison ? La Russie, essoufflée par la crise mondiale et frappée de nombreuses sanctions, souhaite se séparer du Donbass, la région ukrainienne qu’elle convoitait.

Entretien avec Mathieu Boulègue, associé au cabinet de conseil en management des risques AESMA et analyste spécialisé sur l'espace post-soviétique.

ARTE Info : Quelle est la situation de l’Ukraine, un an après la signature de Minsk II ?

Mathieu Boulègue : L’Ukraine est un pays meurtri, qui cherche à soigner deux ans de plaies infligées par la guerre. Mais la signature des accords de Minsk II n’ont pas changé grand-chose à la violence quotidienne sur le terrain. Alors que les accords prévoient l’arrêt des combats, des tirs d’artillerie lourde et de mortiers ont lieu quasiment tous les jours. La Russie, qui ne reconnait pas officiellement avoir des troupes sur le territoire séparatiste du Donbass, ne s’est toujours pas retirée militairement de la zone de front. Moscou ne lâchera pas le contrôle de la frontière tant que le statut du Donbass ne sera pas fixé.

"L'Ukraine est toujours plus dépendante des aides internationales, européennes et du FMI"

Mathieu Boulègue - 12/02/2016

Au niveau économique, Kiev est étranglée. Ses rentrées d’argent diminuent drastiquement, rendant l’Ukraine toujours plus dépendante des aides internationales, européennes et du FMI. Chacun maintient en vie la ligne de crédit ukrainienne pour que le pays ne passe pas en défaut de paiement. Il faut dire que le pays totalise un déficit budgétaire de deux milliards de dollars, tandis que le PIB est tombé de plus de dix pour cent en 2015.

Quant à la population, elle attend toujours impatiemment des réformes. Il y a beaucoup de ressentiment envers l’équipe politique en place. On se demande pourquoi on a fait la révolution, et pourquoi les blocages empêchent une normalisation de la situation. A présent, la corruption et la situation économique sont pires que sous les régimes précédents ; le pays est en guerre, la population s’est paupérisée et les logiques de survie ont remplacé l’économie officielle.  

La situation de Kiev va-t-elle rester gelée ?

"La résolution de la crise ukrainienne pourrait être accélérée par des facteurs économiques"

Mathieu Boulègue - 12/02/2016

Non, un élément de taille pourrait faire évoluer la situation dans les prochains mois. Pour commencer, les Etats-Unis sont revenus dans le jeu diplomatique ukrainien depuis mai 2015. Et ce sur demande de la Russie. La raison de ce revirement, c’est la situation financière de la Fédération. Essoufflée par la crise mondiale, elle doit en plus payer pour le redéveloppement de la Crimée, et pour maintenir le Donbass dans une zone grise. Face à la chute du rouble et du pétrole, il est possible que Moscou ait fait un choix tactique: se débarrasser du Donbass, en le rendant à l’Ukraine. Mais sous certaines conditions, notamment une autonomie avancée pour les territoires séparatistes.

Ainsi, la résolution de la crise ukrainienne pourrait être accélérée par des facteurs économiques. La Russie a fait ses calculs : la facture pour maintenir la zone séparatiste urkainienne se monte à environ un milliard. La Fédération n'a plus d'intérêt à maintenir le gel de la situation en Ukraine, et serait soulagée que Kiev cotise pour la réhabilitation de la zone séparatiste. Voilà qui pourrait expliquer le ballet diplomatique russe et américain: la Russie chercherait à brader le Donbass. On verra sans aucun doute une résolution allant dans ce sens dans un prochain "sommet de Minsk II".

"Une grande partie de la population en veut aux défenseurs du séparatisme" 

Mathieu Boulègue

Qu’est ce qui bloque encore les accords ?

La Russie souhaite une décentralisation forcée de l’Ukraine, avec un statut spécial pour le Donbass. Cependant, la volonté de Moscou est bloquée par les conflits au sein de l’arène parlementaire sur le statut spécial du Donbass. Le peuple ukrainien devrait, avec la réforme, accepter que cette région pro-russe disparaisse dans une zone grise, ce qui est impensable pour beaucoup de citoyens. N’oublions pas qu’une grande partie de la population en veut aux défenseurs du séparatisme, largement orchestré par Moscou. Ce sont ces crispations qui conduisent aujourd’hui au gel des réformes prévues par Minsk II.

 

 
Dernière màj le 13 février 2017