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"Le théâtre ne peut pas s'opposer au Front national"

Le directeur du Festival d'Avignon, Olivier Py, a prévenu qu'il quitterait ses fonctions en cas de victoire du Front national dans la ville. Dimanche 23 mars, le parti frontiste est arrivé en tête du premier tour des élections municipales à Avignon. Même si son candidat, Philippe Lottiaux, a peu de chance de l'emporter au second tour, cette victoire a créé une onde de choc dans le milieu culturel. Thomas Ostermeier est le directeur artistique de la Schaubühne de Berlin et un habitué du Festival d'Avignon. Il défend la position d'Oliver Py, même s'il pense qu'il ne faut pas tourner le dos aux électeurs du Front national, mais plutôt tenter d'analyser comment on en est arrivé là.

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"Le Front National et l'art sont incompatibles" - Directeur du Rond-Point, Jean-Michel Ribes partage la position d'Olivier Py et pense qu'on ne peut pas diriger un théâtre ou un festival dans une mairie tenue par le FN.

ARTE Journal : Olivier Py, le directeur du Festival de théâtre d'Avignon a annoncé qu'il ne voulait en aucun cas travailler avec un maire d'extrême-droite. Si le candidat frontiste l'emportait dimanche prochain, il quitterait la direction du Festival, voire le délocaliserait ailleurs. Qu'en pensez-vous ?

 

Thomas Ostermeier : Tout d'abord, je tiens à dire qu'il s'agit d'une affaire française et je me garderais bien de dire aux Français, comment ils doivent voter. Mais bien sûr, Olivier Py a tout mon soutien. Si je participais cette année au Festival, je serais entièrement solidaire avec lui dans cette décision. En même temps, je suis un peu divisé sur cette idée de délocalisation. Pourrait-on vraiment organiser le festival dans une ville avec un autre maire ? Nous préparons en ce moment "Maria Braun", qui est une adaptation du film de Fassbinder, et qui se situe dans l'Allemagne post-fasciste, au moment de la reconstruction. Il traite de la transition après les années brunes. Cela pourrait avoir du sens de présenter cette pièce dans un tel contexte.

 

Comment le monde culturel peut-il s'opposer à la conception réductrice et nationaliste de la culture par le Front national ?

 

Thomas Ostermeier : Le théâtre n'a pas les moyens de s'opposer à cela. Notre travail, c'est plutôt d'analyser ce qui est en train de se passer. Je crois qu'il s'agit là d'une radicalisation d'une partie de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière française, de gens qui ne sont plus à l'aise avec cette société de consommation néolibérale et qui se trompent de réponse. Répondre simplement à cela en montrant les gens du doigt et en disant "Les enfants, ce n'est pas bien ce que vous faites !", ce serait vraiment réducteur. On doit analyser cela plus profondément, comprendre comment on en est arrivé là et envisager les conséquences en terme d'emplois et de politique économique. La crise économique n'est qu'un symptôme de la crise politique que nous traversons et qui mène à ce genre de radicalisation. On retrouve ces thèmes dans la pièce que j'ai mise en scène, "Un ennemi du peuple", de Henrik Ibsen, et qui était joué la semaine même des élections municipales à Rennes, et à Paris, le mois d'avant. Elle parle d'un jeune homme politisé qui se radicalise et se rapproche des thèses fascistes. Mon point de vue c'est que quand les gens ont le sentiment que les hommes politiques démocratiquement élus ne les représentent plus, ne les entendent plus, cela les pousse à abandonner le jeu démocratique et adopter une position radicale et fasciste. C'est exactement ce qu'il se passe en France et dans d'autres pays européens.

 

Le théâtre ne devrait-il pas s’engager davantage politiquement ?

 

Thomas Ostermeier : C’est déjà trop tard, le théâtre n’y changera plus rien. Aucun électeur du Front national ne va changer d’opinion politique simplement grâce à une pièce de théâtre. Je ne vois là aucune perspective pour le théâtre. Au mieux, il peut se faire le reflet de ce que nous percevons d’un phénomène contemporain et ainsi nous faire réfléchir. En Allemagne, Bertolt Brecht a certainement été l’auteur de théâtre le plus politique du XXe siècle. Pourtant, son théâtre n’a absolument rien pu faire contre le fascisme. C’est l’existence sociale qui détermine la conscience, pas une expérience théâtrale d’une soirée.

 

Des voix s’élèvent parmi les élites culturelles françaises, pour dénoncer le score élevé du parti de Marine Le Pen aux élections municipales, qu’en pensez-vous ?

 

Thomas Ostermeier : Je suis extrêmement bouleversé et choqué, d’autant que j’ai passé le week-end en France, à Rennes. J’ai suivi ces élections de très près, dans cette ville qui est un bastion socialiste. Ce qui se passe en France est évidemment une horreur, tout comme ce qu'il s’est passé en Hongrie, ou ce qui émerge de plus en plus dans les pays scandinaves, ou ce qui se passe en Ukraine… Il est maintenant essentiel que les élites culturelles françaises n’adoptent pas une position défensive à ce sujet. Comme le disait un député français après avoir vu la pièce "Un ennemi du peuple": parmi tous ses collègues à l’Assemblée nationale, il y en a peut-être quatre à peine qui s’intéressent véritablement à la culture.

 

Interview réalisée par Annette Gerlach