|

Elections en Birmanie : le retour de la démocratie ?

Pays : Birmanie

Tags : Election, démocratie, dictature, Aung San Suu Kyi

Le 8 novembre, la Birmanie tient ses premières élections "libres et équitables" sous un régime démocratique depuis 1960. La campagne électorale bat son plein depuis le 8 septembre, jusqu'au 6 novembre. La Birmanie, ou Myanmar selon la dénomination décidée par la junte militaire qui a régné de 1962 à 2011, revient de loin : depuis quatre ans, le pays redécouvre le jeu démocratique, les partis se lancent dans la course aux élections et Aung San Suu Kyi, figure de la lutte pour la démocratie, reprend sa place sur la scène publique. Comment fonctionne cette "démocratie disciplinée" ? Aung Sa Suu Kyi est-elle toujours aussi populaire ? Qui sont les exclus du vote ? Notre guide.

 

Carte-Birmanie

 

Le déroulement des élections

Pour ces élections législatives générales qui vont permettre de renouveler l'ensemble des parlements, chaque électeur est appelé à voter pour trois candidats : un député de la chambre haute du Parlement (Amoytha Hluttaw), un député pour la chambre basse du Parlement (Pyithu Hluttaw) et un représentant à l'Assemblée régionale. 

L'Assemblée régionale

Le pays est en effet divisé en sept Etats (Kachin, Kayah, Kayin, Chin, Mon, Arakan, Shan) qui correspondent chacun à un des autres grands groupes ethniques qui peuplent les régions frontalières et sept Régions (Sagaing, Taninthayi, Bago, Magway, Mandalay, Rangoun, Ayeyarwady) qui rassemblent le principal groupe ethnique de Birmanie, les Bamars, regroupés au centre du pays. Ces quatorze zones possèdent chacune leur propre assemblée dont la taille varie selon la densité de la population. Les principales villes, Rangoun, Mandalay et Pagan sont divisées en communes. Nay Pyi Daw, nouvelle capitale du pays, représente un territoire à part administré directement par le Président. 

Un scrutin direct à un tour

Le système électoral birman fontionne selon le système majoritaire uninominal, au suffrage universel direct et en un seul tour ce qui signifie que le candidat qui remporte le plus de votes dans sa circonscription est élu. L'absence de proportionnalité pénalise grandement les petits partis, particulièrement des groupes ethniques, qui se voient rarement représentés à leur juste valeur dans les institutions nationales. A la chambre haute du Parlement, le petit Etat karenni envoie autant de représentants à Naypyidaw que l'immense Etat Shan, qui compte vingt fois plus d'habitants. 

Le renoncement du pays au régime autoritaire n'est qu'une transition démocratique systématiquement manipulée.

Matt Salmon, représentant républicain en Arizona, lors d'une discussion des législateurs américains sur la crédibilité des élections en Birmanie- 21/10/2015

Le traitement de faveur réservé à l'armée

Le quart des sièges dans les institutions parlementaires est réservé automatiquement par la Constitution de 2008 à des membres de l'armée, un fonctionnement qui fausse considérablement le jeu électoral et a été dénoncé inlassablement par les observateurs internationaux et l'opposition. L'armée détient également un droit de veto de facto sur les changements constitutionnels car tout amendement doit être voté par plus de 75% des députés. En 2015, les militaires et le parti issu de l’ancienne junte militaire, le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP) cumulent toujours plus de 78% des sièges.

 

Voici un schéma du processus électoral birman et les chiffres-clés des élections : 

 

Les chiffres clés
Comment le président est-il élu ?

Les citoyens n'élisent pas directement le président, qui est choisi à la suite des élections par un collège électoral de trois comités : un composé des députés de la chambre basse, un des députés de la chambre haute et le troisième des militaires, députés non-élus qui occupent 25% des sièges dans chaque chambre. Chacun désigne un candidat à la présidence. Ensuite, la totalité du Parlement vote par bulletin secret. Le candidat qui reçoit le plus de voix est élu président, les deux perdants sont vice-présidents. Ils sont élus pour un mandat de cinq ans. Par ces élections, les Birmans bénéficient d'une voix précieuse après des décennies d'oppression mais ils votent pour une tendance et non une figure précise. Le président est choisi après des négociations secrètes entre partis et les prétendants au poste ne sont même pas encore officiellement dévoilés. Le vainqueur ne sera pas connu avant mars 2016, lors de la première session parlementaire du nouveau Parlement.

 

Qui sont les véritables acteurs de ces élections ? 

Survolez les photographies pour afficher les portraits des candidats :

Je pense que le gouvernement ne fait pas le nécessaire pour garantir à chaque citoyen birman, où qu'il soit, qu'il puisse voter. Ces gens vont être largement privés de leur droit de vote car le système n'encourage pas leur participation.

Phil Robertson, Human Rights Watch- 20/10/2015

Des obstacles à la démocratie encore nombreux

Malgré l'espoir que représente ce scrutin, les obstacles à un véritable tournant démocratique sont encore nombreux. La population manque cruellement d'information sur le déroulement du vote et a du mal à s'identifier aux candidats, pour beaucoup totalement inconnus dans la circonscription où ils se présentent. Pire, sur les 33,5 millions d'électeurs officiellement éligibles, les observateurs internationaux estiment qu'entre quatre et dix millions de citoyens birmans sont d'ores et déjà exclus du vote, soit entre 10% et 20% de l'électorat potentiel... De plus, si dans une circonscription la participation ne dépasse pas 51%, l'élection est annulée, une règle qui risque de balayer la voix de territoires entiers. 

 

Qui sont ces grands oubliés ? 

- Les 850 000 privés de leurs "cartes blanches", essentiellement issus des minorités musulmanes comme les Rohingyas, mais également des milliers de Kokang, Wa et autres minorités chinoises ou indiennes, qui ont été déchus de leur droit de vote en juin 2015 car issus de minorités non reconnues par la Constitution. 

- Seuls 34 000 Birmans travaillant à l'étranger ont pu s'inscrire à temps sur les listes de votants. Deux millions d'entre eux sont officiellement enregistrés dans le monde mais les chiffres réels sont bien supérieurs et les organisations de défense des travailleurs estiment que trois millions de Birmans travaillent rien qu'en Thaïlande.

- 270 000 personnes dans l'Etat Chin, zone particulièrement sinistrée par les inondations de l'été dernier.

- 100 000 personnes déplacées dans l’État Kachin à cause des conflits avec l’armée birmane, n’ont toujours pas pu s’inscrire sur les listes électorales et n’ont pas reçu d’information quant aux vérifications des listes et aux modalités de vote.  Dans l’État Shan, 600 000 personnes des régions contrôlées par l’armée Wa et l’armée Mongla ne pourront pas voter car l’administration électorale birmane n’interviendra pas sur ces territoires.

- Les 110 000 Birmans vivant dans les neuf camps de réfugiés le long de la frontière thaïlandaise depuis des décennies. La situation des Birmans vivant dans les camps de déplacés internes n'a pas encore été tirée au clair. 

- Entre 100 000 et 500 000 personnes vivant dans des zones ethniques isolées ou des travailleurs migrants internes vivant dans les bidonvilles de Rangoon qui ne sont pas enregistrés en tant que citoyens.

 

Dans n'importe quel autre pays, le rejet d'une classe entière de candidats rendrait d'emblée la compétition anti-démocratique. Le gouvernement birman joue un jeu dangereux puisqu’il semble s’appuyer sur les sentiments de xénophobie, de racisme et de nationalisme pour son propre intérêt politique aux dépens de millions de citoyens ethniques birmans.

Charles Santiago, membre du Parlement malaisien et président des parlementaires de l'ASEAN pour les droits de l'homme  - 15/09/2015

Les problèmes d'organisation, de sécurité et de partialité de la commission électorale nationale en faveur du gouvernement remettent en cause la crédibilité de l'élection birmane. Les erreurs massives dans les listes de votants et les pratiques de corruption, d'intimidation, de fraude sont monnaie courante et ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Mais les attaques constantes contre la communauté musulmane, environ 5% de la population du pays, qui s'intensifient à l'orée des élections, entâchent définitivement l'ambition démocratique de ces élections.

Au vu de l'ambiance actuelle, il est possible qu'aucun candidat musulman ne devienne député à l'issue des élections, avec le risque de marginaliser encore davantage la communauté. La situation dans l'Etat d'Arakan, théâtre d'un déchaînement de violence contre la minorité rohingya et qualifiée de "nettoyage ethnique" par l'Onu, est un drame qui ne peut être occulté par l'enthousiasme général autour d'une campagne électorale qui se garde bien d'évoquer le sujet. Une enquête de la chaîne Al-Jazeera révèle que les groupes Fortify Rights et International State Crise Initiative ont rassemblé de "fortes preuves" d'un génocide organisé dans l'ouest de la Birmanie.

Enrayer cette discrimination qui déshonore le pays, parvenir à un cessez-le feu solide et à un accord juste avec les différents groupes ethniques, libérer les derniers prisonniers politiques et  poursuivre de manière convaincante les réformes constitutionnelles pour une meilleure représentation citoyenne sont les grands enjeux du prochain gouvernement.

Toutes ces observations amènent à la question finale : l’armée, institution toute-puissante et quasi-mystique en Birmanie, est-elle réellement prête à céder ou du moins partager le pouvoir ? Les militaires vont-ils enfin retourner dans leurs baraques ? Détenir l'intégralité du pouvoir législatif leur permet de contrôler le passé et l'avenir du pays mais également de s'assurer une impunité judiciaire ainsi que la main-mise sur l'économie largement étatisée du pays. Au vu de la manne financière que représentent les conglomérats détenus par les militaires comme Myanmar Economic Corporation ou de secteurs comme l'extraction de gaz, pétrole, minerais et jade, rien n'est moins sûr. 

Global Witness estime que le trafic de cette dernière pierre précieuse a représenté 31 milliards de dollars en 2014, soit la moitié du PIB national. Ce business profite largement aux élites militaires, comme la famille de l'ancien dictateur Than Shwe, et aux seigneurs de guerre de groupes armés ethniques, au même titre que le juteux trafic d'opium dont la Birmanie est toujours le deuxième producteur mondial.

Au mieux, les élections permettront au pays de faire un petit pas vers une démocratie accomplie, avec encore un long chemin à parcourir.

Suivre les élections sur Twitter

#BurmaVotes2015 et #MyanmarElection, les mots-dièse utilisés pour débattre des élections.

@IrrawaddyElection, le compte de la rédaction du journal The Irrawaddy spécial élection.

@MyanmarNow, le compte de l'agence de presse bilingue indépendante de Birmanie.

Enfin, pour mieux comprendre la Birmanie contemporaine et les enjeux de ces élections historiques, voici les vingt dates-clés détaillées de l'histoire du pays, depuis la colonisation britannique jusqu'à nos jours.

 

 

Sources : Reuters, BBC, Info-Birmanie, Asialyst, The Irrawaddy, Myanmar Now, Transnationale Institute, IFEX, France Diplomatie

Dernière màj le 8 décembre 2016