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Elections en Birmanie : "L'aube d'une nouvelle ère"

Pays : Birmanie

Tags : Elections


Le parti de l'opposante Aung San Suu Kyi a obtenu la majorité absolue au Parlement birman. Elle sera donc en mesure de former un gouvernement. Ces résultats ouvrent la voie à un bouleversement historique dans l'ex-Etat paria. Mercredi 11 novembre, Aung San Suu Kyi avait appelé trois des principaux dirigeants pour évoquer l'avenir du pays, alors que le gouvernement a promis pour la première fois de "transférer le pouvoir pacifiquement". Mais l'administration birmane reste largement dominée par des fonctionnaires compromis avec la junte militaire.

Bureau de vote sur Anaw Ratha Road (Laure Siegel).

Lendemain d'élection à Rangoun. Les rues se sont remplies de l'agitation grouillante du lundi dans une capitale en construction. Le chauffeur de taxi qui m'emmène au marché slalome gaiement entre les rickshaws : "J'ai travaillé en Thaïlande, au Cambodge et en Malaisie. Maintenant je suis de retour en Birmanie, j'ai pu acheter mon propre taxi, je suis allé voter hier et le futur paraît glorieux." Il monte le son de la radio et confirme au bout de quelques minutes : "Aung San Suu Kyi gagne partout. Hormis Lashio dans l'Etat Shan où il y a des fraudes organisées par le gouvernement", précise t-il tranquillement.

Ce dimanche 8 novembre, les Birmans se sont rendus en masse aux urnes, dans un élan citoyen impressionnant : selon un officiel de la commission électorale, 80% des citoyens enregistrés sont allés voter. Le scrutin s'est déroulé dans un calme remarquable, pratiquement sans accrocs. Des tentatives de fraude ont été relevées dans certains districts, immédiatement dénoncés sur les hyperactifs réseaux sociaux. Les observateurs, diplomates et défenseurs des droits de l'homme appellent d'ailleurs à la prudence et à l'esprit critique, à l'image de Phil Robertson, de l'ONG Human Rights Watch.

 

 

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Notre reportage "Birmanie : la malédiction des Rohingyas"

En 1990, le résultat des élections, déjà largement remportées par la LND, avait été annulé deux mois après le scrutin par la junte militaire et personne n'avait rien pu faire pour protester contre cet affront au vote populaire. Le climat pacifique et enthousiaste des grandes villes ne reflète pas la situation de l'ensemble du pays, lacéré par d'innombrables fractures et conflits. Dans l'Etat d'Arakan, pendant que les habitants enregistrés faisaient la queue pour voter, les membres de l'ethnie des Rohingyas, déchus de leur droit de vote au début de l'année, faisaient la queue pour recevoir leur ration de riz, parqués depuis les émeutes de 2012 dans des camps autour de Sittwe.

 

 

Dans l'Etat Kachin, le conflit entre l'armée birmane et l'Armée de l'indépendance kachin fait toujours rage et la promenade de santé au bureau de vote n'a pas été à l'ordre du jour pour les villageois pris entre deux feux.

Par ailleurs, le Congrès de l'unité nationale, parti historiquement musulman, a annoncé qu'il a perdu dans les dix circonscriptions où il avait présenté des candidats. La campagne solitaire de Khin Maung Thein, le seul candidat musulman de Mandalay a fini en défaite. Il n'y aura donc aucun député issu de cette confession au Parlement alors qu'ils représentent un peu moins de 5% de la population depuis des générations. Flagrant signe de la crispation religieuse et du renforcement de l'influence politique du nationalisme bouddhiste, grand tabou des élections passé sous silence.

Malgré ces parts d'ombre, à Rangoun, c'est le grand jour, le jour où la Birmanie est au centre du monde pour un événement décisif. Preuve ultime, la une du journal The Global New Light of Myanmar, porte-parole du gouvernement : "L'aube d'une nouvelle ère", un titre vu comme un signe de l'humble position des militaires face à ce raz-de-marée électoral en faveur de l'opposition. Htay Oo, chef de file du parti soutenu par les militaires, l'USDP, a déclaré : "Nous avons perdu. Nous devons trouver la raison pour laquelle nous avons perdu. Cependant, nous acceptons ces résultats sans aucune réserve". Mais comme en 1990, la question brûlante reste : "Les militaires vont-ils laisser gouverner la Dame de Rangoun ?"

A 16h heure locale (10h30 heure de Paris), le Centre des résultats aux élections a ouvert ses portes aux médias et les résultats sièges par sièges ont commencé à être égrénés. A chaque victoire d'un candidat NLD retransmise sur écran géant, soit l'écrasante majorité des sièges pour le moment, la foule des partisans du parti démocratique pousse une clameur et entonne une chanson à la gloire d'Aung San Suu Kyi. "Elle est la guide du peuple que le monde entier connaît... Ecris ta propre histoire dans ton cœur pour notre futur, et la dictature finira... A bas, à bas, à bas la dictature." Les célébrations ont été interrompues en fin d'après-midi par de fortes pluies qui rincent les rues et creusent des rigoles le long des trottoirs, charriant leur lot de feuilles, cigarettes et canettes de soda.

"Les salaires doivent augmenter et il faut développer les infrastructures touristiques"

Nyar Lin Htet, le réceptionniste de 11th Street (Laure Siegel).

Nyar Lin Htet regarde la pluie laver les vitres de l'hôtel sur 11th Street. Le réceptionniste attend impatiemment la fin de son service, à 19h. Le jeune homme de 21 ans a essayé de frotter avec le dissolvant de sa sœur mais son petit doigt gauche est encore tâché de violet, signe de son acte citoyen. "C'est la première fois de ma vie que j'ai voté, j'ai attendu une heure hier matin avant d'aller au travail, j'étais si excité. Comme hier soir, j'ai prévu de me rendre devant le quartier général de la LND avec ma famille pour fêter cette victoire. Depuis la fin de la dictature, rien n'a changé, les gens sont toujours autant sinon plus pauvres, il y a juste plus de trafic dans les rues. Si, une chose : nous avons maintenant des téléphones et Internet. Il y a encore quelques années, une carte sim coûtait 2500 $ et la téléphonie était réservée aux militaires. Même si Internet est lent, ça nous permet de nous informer, je suis tous les médias sur Facebook pour avoir le plus d'infos et d'opinions possibles. Nous sommes en train de gagner, j'attends tellement le vrai changement, de nouvelle opportunités. Pour l'instant, je travaille six jours par semaine pour 180 $ par mois, c'est vraiment peu. Les salaires doivent augmenter et il faut développer les infrastructures touristiques, comme en Thaïlande qui reçoit dix fois plus de touristes que nous par an. J'aimerais rester dans le secteur de l'hôtellerie car j'aime ce travail mais j'aimerais évoluer et devenir gérant d'un établissement."

"L'issue des élections est une bonne chose pour les investisseurs"

Pendant ce temps, les hommes d'affaires étrangers ont une longueur d'avance. Dans un grand bâtiment colonial dans le quartier portuaire de Strand Road, un entrepreneur scandinave, impliqué dans des secteurs divers de la publication de magazines à l'industrie textile, se réjouit : "Bien sûr que l'issue des élections est une bonne chose pour les investisseurs. La Birmanie a du potentiel mais souffre d'un manque d'infrastructures, de transports et d'usines aux normes internationales pour véritablement décoller. Il est encore difficile de faire des affaires ici car la législation est instable ou inexistante, les travailleurs locaux manquent de formation, le coût de la vie est élevé pour les expatriés et les conditions logistiques sont difficiles. La plupart des étrangers quittent la ville après six mois ou un an face à ce défi."

Le jeune entrepreneur au look impeccable s'accroche depuis trois ans, après avoir passé une décennie en Chine, persuadé que la Birmanie peut surpasser son immense retard par rapport aux économies voisines de la région : "Bientôt, les sanctions seront définitivement levées, les investissements américains et européens se concrétiseront car ce ne sont encore que des promesses pour la plupart. Au contraire des Japonais et des Chinois qui ont déjà pris leurs marques dans le pays, grâce à des exemptions de taxes qui leur sont favorables. Il y a de la main-d'oeuvre, des grandes espaces, un besoin d'activité économique et pour l'instant, avant de vouloir négocier un salaire minimum, il faut surtout donner les moyens logistiques au pays de se développer", explique t-il.

"Nous n'avons plus peur de rien maintenant. Les militaires ont perdu partout."

Au siège de la LND, ce lundi soir (Laure Siegel)

Pour l'heure, Rangoun est prête à danser toute la nuit. Dès la fin des intempéries, des milliers de personnes se sont dirigées au nord de la ville, devant le nouveau siège de la LND, pour se retrouver dans cet historique moment d'espoir. Parmi eux, Thi Ha, un ancien prisonnier politique portant une tunique traditionnelle : "J'ai passé quinze ans en prison. Je fais partie de la génération 88, nous avons tellement souffert pour en arriver là. Aujourd'hui est un grand jour." Il est accompagné par deux jeunes activistes engagés dans la défense des paysans à travers le pays, une priorité à leurs yeux : "Nous n'avons plus peur de rien maintenant. Les militaires ont perdu partout. Mais Thein Sein, le président, reste un bon joueur d'échecs, très fort psychologiquement, qui est déjà en train de préparer son prochain coup."  

Tous savent que la Constitution est anti-démocratique et que la route est encore longue. Entourés de tous ces gens vêtus de rouge, bandanas sur la tête, autocollants sur les joues, drapeaux en main, dansant sur le toit des voitures au son des hauts-parleurs surpuissants, ils se laissent aller à l'ivresse de la victoire pour un soir. Avant l'emballement des événements politiques jusqu'en mars prochain, date prévue pour l'intronisation du nouveau chef d'Etat, qui, quel qu'il soit, devra s'entendre avec toutes les composantes de la société pour pouvoir véritablement gouverner.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016