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Détruire Daech n'est pas l'objectif de la coalition formée par l'Arabie saoudite

Pays : Arabie Saoudite

Tags : Daech, Coalition islamique, terrorisme

L'Arabie saoudite a annoncé la formation d'une coalition de trente-quatre pays musulmans dont l'objectif sera de "combattre le terrorisme militairement, idéologiquement et médiatiquement". Le chef de la diplomatie saoudienne, Adel al Joubeir, a affirmé que cette coalition islamique de lutte contre le terrorisme, "formera, équipera et fournira des forces militaires si nécessaire". Ce pays a longtemps été montré du doigt pour son financement supposé des filières djihadistes et la doctrine qu'il soutient -le wahhabisme- a souvent été amalgamée avec celles de Daech ou d'Al-Qaïda. Dans le contexte actuel de montée en puissance des groupes djihadistes, que signifie cet engagement de l'Arabie saoudite ? Quels sont les buts et les cibles de cette nouvelle coalition ? C'est à ces questions que nous répondons en trois points, avec Günter Meyer, directeur du centre de recherches sur le monde arabe à l'université de Mayence.

 

La conférence de presse du ministre saoudien de la Défense, Mohamed Ben Salmane.

1. Comment l'Arabie saoudite a-t-elle réussi à mobiliser aussi rapidement ces pays ?

Cette coalition est initiée et placée sous la conduite de l'Arabie saoudite. Elle comprend des pays majoritairement sunnites comme l'Egypte, la Turquie, le Pakistan et le Sénégal. Ni l'Iran, ni l'Irak, ni la Syrie ne font partie de la liste de ces Etats diffusée mardi par l'agence officielle SPA. Voici ici la liste exhaustive des pays impliqués. Comment l'Arabie saoudite a-t-elle su mobiliser autant de pays en si peu de temps ? Pour Günter Meyer, "l'argent joue un rôle majeur. Les réserves de change de l'Arabie saoudite sont confortables : 650 milliards de dollars. Suffisamment pour lui permettre d'exercer une influence significative dans le monde islamique. Suffisamment aussi pour lui permettre de forger aussi rapidement une telle alliance. Plus particulièrement encore dans les pays fragiles économiquement. Ceux qui voudront aller à l'encontre de cette hégémonie y réfléchiront donc à deux fois."

 

Cette coalition est une façon de contrebalancer l'influence actuelle des Etats-Unis dans la région.

Günter Meyer - 15/12/2015

2. Pourquoi les a-t-elle mobilisés maintenant ? 

L'Arabie saoudite a mis sur pied une coalition "dissidente", sans chercher à conjuguer ses efforts avec ceux de la coalition internationale. Une façon de taire les soupçons de financement de Daech qui pèsent sur les monarchies du Golfe ? Pour Gunther Meyer, cet argument n'est pas suffisant. Il ajoute aussi que la "demande expresse des Etats-Unis d'une participation accrue de l'Arabie saoudite à la lutte contre le Daech n'est pas non plus un argument de poids". Ce qui a réellement incité le pays à agir maintenant relève bien plus de la politique intérieure : "avec cette coalition militaire placée sous l'autorité de l'Arabie Saoudite, le prince héritier et ministre de la Défense Mohamed Ben Salmane veut s'imposer sur le devant de la scène. C'est la même stratégie qu'il a mis en place avec le conflit yéménite". Pour Günter Meyer, cette nouvelle coalition est aussi un message à la fois aux pays occidentaux et à ceux du Moyen-Orient, une façon d'affirmer que "nous aussi nous sommes en mesure de réunir une coalition forte, qui aura son mot à dire dans l'avenir". Une façon aussi de contrebalancer "l'influence actuelle des Etats-Unis dans la région et de s'imposer en puissance protectrice".

 

"Il est peu probable que les forces armées de cette nouvelle coalition se montrent très actives en Syrie.

Günter Meyer - 15/12/2015

3. Quels buts ? Quelles cibles ? 

L'objectif officiel annoncé est de coordonner tous les efforts pour combattre le terrorisme en Syrie, en Irak, dans le Sinaï, au Yémen, en Libye, au Mali, au Nigéria, au Pakistan et en Afghanistan. Il n'est pas seulement ici question de lutte ciblée contre Daech, mais "contre les maux de tous les groupes et organisations terroristes armés quelles que soient leurs doctrines ou leurs dénominations". Le communiqué de presse ajoute le devoir de protéger la "nation islamique", un terme "trompeur" pour Günter Meyer, qui "sous-entend la protection de la domination saoudienne sunnite face aux chiites de Téhéran, de Bagdad ou de Damas". Il ajoute que "l'Arabie saoudite lutte contre Daech pour se préserver et pour éviter des attaques du groupe terroriste sur son territoire. Mais envisager une destruction totale de Daech n'est pas dans l'intérêt de l'Arabie saoudite. Cela voudrait dire qu'il soutiendrait le gouvernement alaouite de Bachar al-Assad en Syrie et le gouvernement chiite irakien". Les divisions confessionnelles, entre sunnites et chiites, passent avant la question de l'annihilation -ou non- de Daech. 

Pour Günter Meyer, la motivation première de Mohamed Ben Salmane est simple : étaler sa "puissance dans la région (…) : il est peu probable que les forces armées de cette nouvelle coalition se montrent très actives en Syrie"