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Comment le Venezuela peut-il sortir de la crise ?

Pays : Venezuela, République Bolivarienne Du

Tags : Vénézuela, Hugo Chavez, Nicolas Maduro, pétrole, Crise économique

Les Vénézuéliens descendent depuis des mois dans la rue pour protester contre le gouvernement. Ces manifestations se soldent toujours par de violentes altercations, des centaines de morts et des milliers d’arrestations. L’économie du pays bat de l’aile depuis trois ans. Ces dernières années, le taux d’inflation était de 700 % et bientôt, il pourrait atteindre les 1 000 %. Le pays subit une véritable crise économique et alimentaire : il n’y a plus rien à manger, les médicaments se raréfient et la population est insatisfaite. Dans l’actuelle crise politique, on retrouve, face à eux, le président vénézuélien Maduro et le Parlement mené par l’opposition. Décryptage de la situation avec le professeur Detlef Nolte.

ARTE Info: Des manifestants reprochent à Nicolas Maduro de transformer le pays en dictature. Mais le système politique n’est-il pas depuis des années dans une transition entre démocratie et autocratie, et ce depuis l'ancien président Chavez ?

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Detlef Nolte est professeur de sciences politiques à l’université d’Hambourg. Il étudie principalement la politique en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Il fait également des recherches sur les systèmes politiques, les organisations régionales et les stratégies en matière de politique extérieure. Il travaille également sur la politique intérieure de chaque pays, ainsi que sur leur développement politique, sociologique et économique. Depuis 2006, il dirige l'institut GIGA pour les études sur l'Amérique latine, un institut de recherche indépendant dont le siège se situe à Hambourg.

Detlef Nolte : Hugo Chavez n’était pas un démocrate modèle. Il présentait de fortes tendances autoritaires. La principale différence entre le régime de Chavez et celui de Maduro, c’est que Chavez a toujours réussi à se légitimer grâce à des élections démocratiques et avait toujours une majorité derrière lui, tandis que Maduro n’a gagné qu’une seule fois les élections.

Lors des élections pour la succession de Hugo Chavez, les résultats étaient vraiment serrés et ils furent remis en cause par l’opposition. Aux élections suivantes, les parlementaires de décembre 2015, il a clairement perdu. Cette année, des élections régionales devaient avoir lieu, mais elles ont été reportées. Maduro finit toujours par reculer devant les élections, car il sait qu’il ne les remporterait pas. En fait, il aurait été nécessaire de faire un référendum avant l’élection de l’assemblée constituante. Il a ainsi évité que la cour réinterprète la Constitution. Globalement, on peut dire que cette transition vers un système autocrate était un processus insidieux sous Chavez, mais que sous Maduro, ce processus est passé à la vitesse supérieure.

 

Maduro a de nombreux détracteurs, mais aussi beaucoup de sympathisants, comme l’ont montré les résultats serrés de l’élection présidentielle de 2013. Pourquoi le pays est-il si divisé ?

La scission originelle remonte à l’élection d’Hugo Chavez en 1998

Detlef Nolte - 31/07/2017

 

La scission originelle remonte à l’élection d’Hugo Chavez en 1998, qui a instauré la cinquième république et voulait une totale révision du système politique. Ce projet n’a reçu à l’époque aucun soutien de la part des différents groupes de l’opposition et est resté au cœur de la scission. La polarisation actuelle tire son origine de la victoire écrasante de l’opposition aux élections parlementaires de décembre 2015.

On espérait qu’elle fasse contrepoids au régime et qu’elle puisse destituer le gouvernement avec une majorité des deux tiers. Mais ce fut un échec, car le gouvernement a réfuté les résultats dans plusieurs circonscriptions électorales. Ensuite, avec l’aide de la justice, le gouvernement a neutralisé le Parlement et lui a retiré de plus en plus de compétences. Même les efforts de l’opposition pour lancer un référendum contre le président ont été bloqués. Finalement, à chaque fois que l’opposition avait la possibilité de protester contre les institutions du gouvernement ou de les remettre à leur place, elle était bloquée. C’est pour ça que, depuis le début de l’année, les gens descendent en masse dans la rue.

 

De quels moyens dispose encore l’opposition pour s’attaquer au gouvernement ?

D’un côté, l’opposition subit une pression de la part des autres pays, ce qui pourrait conduire à des négociations. Mais l’opposition ne s’engagera que si elle a le sentiment que le régime veut vraiment négocier. D'un autre côté, je pense que les protestations continueront et qu’il y aura d’autres morts. D’ailleurs, il n’est pas exclu que, sur le long terme, des groupes de l’opposition se radicalisent.

 

Proteste Venezuela Polizei Feuer

 

 

Le Venezuela est embourbé dans une crise politique, mais aussi économique. Quelles en sont les raisons ?

Pendant le boom pétrolier, personne ne s’est soucié de diversifier l’économie afin que le pays dépende moins du pétrole

Detlef Nolte - 31/07/2017

Si on considère ses recettes, le pays vit presque à 100 % de l’exportation de pétrole. Comme le prix du baril était très élevé, on le contrôlait très bien. Grâce à une politique sociale très progressiste, la situation des pauvres a été améliorée, ce qui s’est arrêté d’un coup avec la chute du prix du pétrole. Pendant un certain temps, on a essayé de faire durer cette politique, mais l’Etat s’est endetté. Aujourd’hui, le prix du pétrole est toujours très bas, l’Etat est fortement endetté et les prestations sociales ne peuvent être que partiellement allouées. Par conséquent, les supermarchés sont vides et il n’y a plus de médicaments, car l’Etat n’a presque plus de devises pour en importer.

En fin de compte, cette erreur remonte à l’époque Chavez. Pendant le boom pétrolier, personne ne s’est soucié de diversifier l’économie afin que le pays dépende moins du pétrole. Il faut ajouter à ça la mauvaise gestion et la corruption, car, en effet, le Venezuela est l'un des pays les plus corrompus d’Amérique latine. À l’heure actuelle, le pays produit moins de pétrole qu’auparavant, car, pendant des années, personne n’a investi dans les infrastructures du secteur pétrolier. L’argent tombait plutôt dans les poches. Ce sont la mauvaise gestion, la tentative d’introduction d’une économie planifiée et la baisse du prix du pétrole qui, combinées, ont mené à ce désastre économique.

 

Quels scénarios envisagez-vous pour le futur ?

Il y a le modèle de Pékin. C’est-à-dire que le gouvernement utiliserait la répression pour démanteler ou bien faire taire l’opposition et établirait une sorte de régime à parti unique. Sur le principe, ce serait une dictature militaire cachée, qui ne serait possible que si l’armée soutient complètement le gouvernement.

Le deuxième scénario est plus optimiste. La pression des autres pays pourrait provoquer une scission au sein du régime et les groupes ouverts aux négociations pourraient s’imposer. Ainsi, une transition pourrait être négociée entre l’opposition et le régime. Entretemps, beaucoup de sang aura coulé et il faudra aborder la question du jugement de ces crimes.

Le troisième scénario serait un putsch militaire. L’armée est le seul acteur qui pourrait changer le rapport de force entre l’opposition opprimée, qui se défend toujours, et un régime qui n’arrive pas à la faire taire. De plus, on ne sait pas si les généraux sont fortement impliqués dans le gouvernement, comme le seraient les grades inférieurs.

Le quatrième scénario serait un violent affrontement et l’armement de certains groupes de l’opposition. Il y a eu des morts, et pas seulement lors des manifestations. Le Venezuela est un des pays d’Amérique latine avec le plus haut taux de meurtre et de criminalité. On trouve toutes sortes d’armes dans le pays et il y a surement des acteurs extérieurs qui seraient prêts à soutenir des groupes violents.

 

Demonstrant Venezuela

 

 

Les États-Unis ont récemment sanctionné le Venezuela. Quelle est la responsabilité de la communauté internationale dans la résolution du conflit ?

La seule solution serait que l’Amérique latine développe une stratégie en coopération avec l’Europe et les Etats-Unis et force le régime à accepter une médiation

Prof. Dr. Detlef Nolte - 31/07/2017

Ce sont les pays d’Amérique latine qui ont la plus grande part de responsabilité. La plupart des gouvernements ont attendu très longtemps avant de se positionner par rapport aux évènements au Venezuela, qui ont commencé sous Chavez. Aujourd’hui, il est peut-être trop tard. Beaucoup de pays avaient des gouvernements de gauche, qui avaient une profonde sympathie pour le régime. Ça a changé en l’espace d’un an et demi. De plus en plus de pays critiquent la situation au Venezuela : le Brésil, l’Argentine, le Mexique, la Colombie. Ainsi, le Caracas a perdu une grande partie de ses soutiens en Amérique latine, mais d’autres pays comme le Nicaragua, Cuba, la Bolivie, l’Équateur, ou le Salvador sont encore très liés à l’idéologie du régime. A cela s’ajoutent des petits pays des Caraïbes, qui ont été achetés grâce aux exportations de pétrole. C’est pourquoi l’Organisation des Etats américains n’a jusqu’à présent pas réussi à rassembler une majorité des deux tiers, afin de dénoncer la rupture de l’ordre démocratique du Venezuela. Il faut s’attendre à ce que le Mercosur, le marché commun d’Amérique du Sud, critique le déficit démocratique du Venezuela et lui retire sa carte de membre.

Je pense que la seule solution serait que l’Amérique latine développe une stratégie en coopération avec l’Europe et les Etats-Unis et force ainsi le régime à accepter une médiation internationale. Evidemment, seraient dans l’obligation de participer à cette médiation des pays qui soutenaient le régime, des pays neutres et des pays en qui l’opposition avait confiance.
 

Dimanche, une assemblée constituante a été élue. D’après des données officielles, le taux de participation électorale était de 41 %. L’opposition parle de seulement 12 %. Qui devons-nous croire ?

Je pense que l’estimation de l’opposition correspond davantage au vrai taux de participation, car les huit millions de voix recensées par le gouvernement représentent plus que toutes les voix que l’actuel président n’a jamais récoltées lors des élections. Il paraît peu probable qu’en temps de crise, il y ait eu une telle adhésion du peuple à l’objectif du gouvernement. Enfin, le gouvernement devait montrer qu’ils ont récolté plus de voix que l’opposition, qui avait organisé un référendum le 16 juillet. Il y aurait eu plus de sept millions de voix contre l’élection d’une assemblée constituante. Et enfin, l’autorité électorale étant contrôlée politiquement, il ne faut pas croire les chiffres officiels.

 

Comment le Venezuela s'est-il enlisé dans la crise ? Réponse dans notre vidéo.

 

Dernière màj le 1 août 2017