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Colombie : les conséquences du rejet de l’accord de paix

Pays : Colombie

Tags : Referendum, FARC, accord de paix

34,9 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes dimanche. Ils devaient se prononcer par référendum sur un accord de paix signé le 26 septembre entre le Président colombien et la guérilla des Farc. Né après quatre ans de négociations, cet accord prétendait mettre fin à cinquante deux ans de conflit en Colombie. Mais contre toute attente, 50,2 % des électeurs ont rejeté le texte. Leur refus enterre-t-il tout espoir de paix pour le pays ? Eléments de réponses avec Christophe Ventura, chercheur spécialiste de l’Amérique latine à l’IRIS.

Comment expliquer la victoire du "non" ?

Le Non prouve que les Colombiens n’ont pas encore tourné la page.

Christophe Ventura - 03/10/2016

La mauvaise image des Forces armées révolutionnaires et le manque d’unité des partis politiques défendant l’accord ont pu faire pencher la balance. Mais pas seulement. “En Colombie, chaque famille a perdu un proche ou connait quelqu’un qui est mort ou a été enlevé” analyse Christophe Ventura. Le conflit dure depuis plus d’un demi-siècle. Pour le chercheur, ce refus prouve que les Colombiens n’ont pas encore tourné la page. 63% des électeurs ne sont pas allés aux urnes. Grande gagnante de la consultation, l’abstention atteint son plus haut niveau depuis 1994. Le résultat varie selon les zones géographiques : tandis que les régions frontalières, directement touchées par le conflit, ont massivement voté pour le oui, l’intérieur du pays, moins impliqué, a rejeté l’accord de paix, davantage séduit par les discours de l’opposition.

 
Quels étaient les principaux arguments de la campagne pour le non ?

Le clip de propagande pour le non (en espagnol) :

“La paix n’est qu’une illusion et ce référendum est un plébiscite.” C’est en martelant ces mots que les défenseurs du non ont conquis les quelques six millions d’électeurs ayant rejeté l’accord de paix. A la tête de la campagne, l’ancien président Alvaro Uribe fait figure de grand gagnant du référendum. Le chef du parti d’opposition Centre démocratique n’a cessé de critiquer l’accord, qu’il juge mal-négocié et trop favorable à la guérilla. Signé six jours plus tôt à la Havane, le texte autorise la guérilla à devenir un parti politique avec l’attribution systématique de sièges au Congrès pendant huit ans. Il prévoit aussi une aide financière versée par l’Etat pour faciliter la réinsertion des guérilleros à la population colombienne.

En échange, les Farc acceptent de déposer les armes à l'Onu, qui a déjà vérifié la destruction de 620 kg d'explosifs. Les guérilleros pourront être jugés pour les crimes commis, mais ils encourent un maximum de huit ans de prison, même pour les actes les plus graves. L'accord fixe également des peines alternatives pour ceux avouant leurs crimes. Ils échappent de plus à l’obligation de déclarer leur patrimoine, gonflé par le trafic de cocaïne. Des négociations bien trop édulcorées pour Alvaro Uribe, connu pour avoir mené une répression d’une main de fer contre les rebelles pendant ses huit années de mandat. “Ce que l’ancien dirigeant ne précise pas, souligne Christophe Ventura, c’est qu’il considère l’accord trop ferme envers ses propres amis qu’il souhaite protéger, en particulier les paramilitaires, qui ont autant voire plus que les Farc ensanglanté le pays”.

La question des terres, au cœur des négociations de paix qui se déroulent actuellement entre le gouvernement colombien et la guérilla des Farc, à voir dans notre reportage

 
Vers un grand pacte national ?

Agressif pendant la campagne, Alvaro Uribe s’est montré discret à l’annonce du résultat. Lui qui rêvait de pouvoir se présenter à un troisième mandat préfère pour l'instant jouer la carte de la prudence en rappelant qu’il ne remettait pas en question le processus de paix : “Nous voulons contribuer à un grand pacte national” a-t-il annoncé en direct dimanche soir. Que contient ce pacte ? Nul ne le sait vraiment encore. Pour l’ancien dirigeant, le message du référendum est clair : le "non" implique de redéfinir l’accord en tenant compte de ce que souhaite vraiment la population.

 
Quelles conséquences pour la paix ?

Cette consultation sur l'accord de paix n'était pas obligatoire."

Christophe Ventura - 03/10/2016

La Colombie entre maintenant dans une zone inconnue, annonce Christophe Ventura. Si l’accord échoue, les conséquences seront dramatiques pour la Colombie car il n’existe pas d’autres alternatives à la paix que la guerreOr le point positif est que personne ne s'oppose au fait de parvenir à un accord, y compris les défenseurs du non." Le dialogue n’est pas rompu. La consultation, voulue par le Président pour légitimer le projet phare de son mandat "n'avait aucune dimension obligatoire, précise le chercheur. Cela signifie que théoriquement, le gouvernement colombien pourrait très bien choisir d'appliquer l’accord de paix sans tenir compte des résultats du scrutin". Evidemment, le froid jeté par le vote oblige les acteurs impliqués à réagir rapidement. Peu après l’annonce du vote, le chef de la guérilla s'est voulu rassurant : “Les Farc utiliseront les mots pour seule arme pour construire le futur. Le peuple colombien qui rêve de paix peut compter sur nous. La paix triomphera.” Les Farc se disent même prêtes à rectifier l'accord. 

La déclaration des Farc (en espagnol) :

 

De son côté, le Président Juan Manuel Santos a confirmé que le cessez-le-feu né avec l'accord et entré en vigueur le 29 août, ne serait pas remis en question. “Je ne me rendrai pas et continuerai à rechercher la paix”, a-t-il affirmé, invitant toutes les forces politiques du pays à un grand dialogue national pour “décider du chemin à suivre”.

 

Au fil des décennies, le conflit en Colombie a impliqué guérillas d'extrême gauche, paramilitaires d'extrême droite et forces de l'ordre, faisant plus de 260.000 morts, 45.000 disparus et 6,9 millions de déplacés.

Dernière màj le 3 octobre 2016