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Chine : naître et ne pas être

Le Parti communiste chinois (PCC) l’a annoncé aujourd’hui : l’ensemble des couples de Chine pourront désormais avoir deux enfants. La Chine met ainsi fin à une politique en vigueur depuis 1979, et souvent critiquée pour ses abus (avortements forcés, marginalisation des enfants "nés en trop" etc.).

La décision a été prise lors du 5ème plénum du comité central du PCC, qui s’est conclu aujourd’hui, réunion consacrée à l’adoption du 13ème plan quinquennal (2016-2020). Un premier assouplissement avait été consenti en novembre 2013, un an après l’ascension de Xi Jinping à la tête de l’Etat-parti : il permettait aux chinois d’avoir deux enfants si l’un des deux parents était lui-même enfant unique.

Sous l’apparence d’un relâchement du contrôle sur la vie privée des citoyens, la fin de la politique de l’enfant unique vise en réalité un impératif économique et social de la République populaire de Chine : celui du déséquilibre hommes-femmes, avec une moyenne de 116 femmes pour 100 hommes au sein d’une même génération.

En avril 2014, ARTE Reportage avait suivi des "heihaizi", ces "enfants nés en trop" mis au ban de la société, privés de tous les droits…
Chine : Les Enfants Fantômes

Leur “crime”: être né en deuxième dans le pays qui adoptait la politique de l’enfant unique. Trente-cinq ans après la mise en place du contrôle des naissances, la politique s’assouplit. Mais avant celà, la Chine ne pardonnait pas aux enfants nés “en trop”. Ils auraient été 13 millions.

Après un long travail d’enquête, des “heihaizi” ont accepté de nous parler.

De Marjolaine Grappe, Christophe Barreyre et Emmanuel Charieras – ARTE GEIE / Orientxpress – France 2014

 

Interview

Depuis Shanghaï, Marjolaine Grappe parle de son enquête ainsi que des implications politiques et économiques de ce tabou .

 

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Li Xue, la jeune fille qui témoigne dans le reportage de son combat  acharné pour une identité, nous a écrit cette lettre : 

"La 4ème session plénière du Comité central du parti communiste qui vient de se réunir a conclu que la Chine devait appliquer l’Etat de droit et l’équité de la justice, et comme à chaque fois, j’espère que ça va changer quelque chose pour moi, et comme à chaque fois rien ne change. L’espoir que j’obtienne un jour une identité est toujours aussi mince, et sans pièce d’identité, je n’ai aucun droit, comme depuis ma naissance. Je suis impuissante face à eux, face à leurs lois, mais je ne peux pas abandonner mon combat, peu importe ce qui m’arrive, parce que c’est la seule chance pour moi d’exister un jour. Parfois je ne peux pas m’empêcher de penser que si je n’étais pas née, mes parents n’auraient pas eu à souffrir. Je n’en peux plus d’être obligée de vivre à leur crochet. Je rêve de pouvoir un jour travailler, pour pouvoir à mon tour prendre soin d’eux." — Li Xue

Vous pouvez suivre Li Xue sur Weibo, le Twitter chinois, où elle parle de sa vie quotidienne et de ses attentes. Son pseudonyme ? "Petit Xue n’abandonne jamais !".

 

Evolution de la politique de l'enfant unique en Chine
[ jìhuà shēngyù zhèngcè, "politique du planning familial"]

 

  • 1950' : Après la fondation de la fondation de la République Populaire de Chine, Mao Zedong a encouragé les femmes à avoir le plus d'enfants possibles. Celles qui avaient plus de dix enfants recevaient le titre de "Maman d'honneur". Cette politique nataliste a provoqué une hausse de deux tiers de la population chinoise en vingt ans (550 millions en 1950 et 890 millions en 1973).

  • 1979 : Face à cette explosion démographique, marche arrière toute et officialisation de la politique de l'enfant unique par Deng Xiaoping, le dirigeant réformateur au pouvoir jusqu'en 1992. Toujours dans le but de ralentir l'accroissement naturel, la Constitution chinoise limite les mariages en imposant l'âge minimal de 22 ans pour les hommes et de 20 ans pour les femmes. 

  • 1982 : La Chine dépasse le milliard d'habitants. 

  • 1984 : Premier assouplissement dans les campagnes, un couple rural dont le premier enfant est une fille est autorisé à en avoir un deuxième, lorsque le premier a atteint l'âge de cinq ans. Quelques années plus tard, dans certaines régions, un couple constitué de deux enfants uniques est autorisé à avoir deux enfants.

  • 1995 :  L'État indique que "le planning familial doit servir et être subordonné à la tâche centrale du développement économique". En effet, "limiter drastiquement le nombre d'enfants permet d'allouer les maigres ressources de l'État plus pleinement à la croissance économique", selon la politique des Quatre modernisations qui marqua formellement le début de l'ère des réformes. 

  • 2002 : Le versement d'une somme de 510 euros (5 000 yuans à rapporter au salaire moyen urbain de 1 200 yuans) permet la naissance légale d'un deuxième enfant. Dans le cas de naissances illégales, des pénalités sont prévues : amendes et non-délivrance du hukou, petit livret permettant, entre autres, la gratuité des transports, la scolarité, etc. 

  • 2012 :  Tandis que le gouvernement annonce avoir "empêché" plus de 300 millions de naissances depuis 1979., le cas de Feng Jianmei provoque un tollé général. Kidnappée par cinq employés du planning familial de la province du Shaanxi, la jeune Chinoise est avortée de force à sept mois de grossesse parce qu’elle ne peut pas payer l’amende de 4 900 euros que l’administration lui réclame pour son second enfant. Le scandale éclate sur Internet lorsque son mari poste des photos tragiques d'elle, étendue sur un lit avec son fœtus mort-né. Les autorités se contentent de rappeler que les femmes dans cette situation devaient être "convaincues d’avorter" par les officiels, et non pas "forcées d’avorter", cet acte étant officiellement illégal. Pour apaiser l'affaire, trois responsables de Zhenping ont été "suspendus". L'affaire est malheureusement banale, environ 55 % des femmes chinoises ayant avorté au moins une fois. Les stérilisations et avortements forcés sont encore monnaie courante, notamment au sein de l'ethnie tibétaine. Les "minorités ethniques", qui comprennent moins de 10 millions de personnes, et couples mixtes sont théoriquement exemptés de respecter la politique de l'enfant unique, mais des restrictions et abus sont parfois observés au niveau local. 

  • 2013 : Un couple dont l'un au moins est enfant unique pourra avoir deux enfants. Le Parti communiste chinois décide de généraliser cette mesure expérimentée depuis plusieurs années à l'ensemble du pays, amorçant une évolution progressive. "La population en âge de travailler a diminué de 3 450 000 personnes. La Chine compte en 2013 quelque 200 millions de personnes âgées de 60 ans et plus, et elles seront 400 millions vers 2035, soit un passage de 14 % à 25 % de la population totale. C'est la fin de la "période démographique faste"."

  • Une fois la réforme appliquée dans tout le pays, la population chinoise pourrait augmenter d'environ un million de personnes par an à partir de 2015, selon un expert cité par le site officiel Renmin Wang. Selon les estimations des responsables nationaux de la planification des naissances, parmi les 15 à 20 millions de couples répondant actuellement aux critères d'assouplissement de la politique, 50 à 60 % aimeraient avoir un deuxième enfant. Le fait que des proches du Parti ne s'embarassent pas de ces règles, comme le réalisateur Zhang Yimou, père de sept enfants, qui devrait théoriquement 20 millions d'euros à l'Etat en guise de compensation sociale, n'arrange rien au sentiment d'injustice de la majorité des familles chinoises. 

  • (Sources : Courrier International - Libération - RFI - Chine Informations - World Data Bank) 

 

 

En bonus, une galerie de photos prises pendant le tournage de ce reportage :

 

 

Dernière màj le 29 octobre 2015