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Ces militants qui mènent la vie Bure aux déchets nucléaires

Pays : France

Tags : Bure, nucléaire, Déchet nucléaire

En quelques jours, Bure, hameau de 86 habitants planté au beau milieu de la Meuse, s'est métamorphosé. Des militants anti-nucléaire ont mis en place jusqu'au 10 août un camp antiautoritaire et anticapitaliste. Objectif : combattre un projet d'enfouissement à 500 mètres sous terre de déchets hautement radioactifs.

 

Passé au forceps et en catimini dans la loi Macron, le projet a finalement été retoqué par le Conseil constitutionnel le 6 août. Mais les "anti" ne sont pas seuls sur le site. Depuis quelques années un laboratoire de recherche souterrain – flanqué d’un "musée" d’information sur le projet d’enfouissement – et une "maison de résistance à la poubelle nucléaire de Bure", y sont implantés. Les différents acteurs de ce bras de fer mettent toutes leurs chances de leur côté pour gagner l’opinion. Posons la question naïvement : qui a raison ? Nous n’avons pas la science infuse, alors allons sur place !

En savoir plus...

Cigéo : le centre industriel de stockage géologique (Cigéo) est un projet français de centre de stockage des déchets radioactifs en couche géologique profonde.

L'Andra : l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) est un établissement public, un opérateur de l'Etat indépendant des producteurs de déchets

Le projet d'enfouissement des déchets nucléaires, c’est quoi ?

Première étape : le Centre de Meuse/Haute-Marne où se trouve le laboratoire de l’Andra. C’est là que tout commence, l’endroit où les maitres d’ouvrage étudient  la viabilité du sol. C’est parti pour une descente sous terre et une visite guidée de l’infrastructure. Le but est simple : comprendre le projet d'enfouissement et sa viabilité à long terme. C'est Marc-Antoine Martin, géologue chargé de la communication, et Jacques Delay, ex-directeur des recherches, qui mènent la visite.

 

Le site

Un seul qualificatif : discret. Ce "laboratoire" sort de nulle part dans le paysage longiligne lorrain qui s’étend à perte de vue. Un iceberg qui cache sous terre le projet de Bure qui est, à l’heure actuelle, à l’état d’expérimentation. Deux ascenseurs plongent à 490 mètres sous terre et permettent aux scientifiques de tester depuis maintenant une vingtaine d'années les propriétés de confinement du sol de la Meuse.

 

Ici travaillent pour le moment des scientifiques de l’Andra : pas de déchets radioactifs en vue, mais une analyse géologique du sol. La propriété de no man’s land ? Une couche d’argile imperméable vieille de 150 millions d’années qui, selon l'Andra, permettra d’accueillir les déchets nucléaires à "vie longue" (100 000 ans). On parle des déchets les plus radioactifs existants : 

 

Le passage en force du projet

Le gouvernement a fait preuve d’une imagination débordante pour faire passer, tout en catimini et en force, ce projet. A 14 reprises en dix-huit mois, c’est finalement dans la loi pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances - dite loi Macron - que le projet d’enfouissement des déchets radioactifs est passé… Pour être retoqué finalement le 6 août par le Conseil constitutionnel.

Le principe de réversibilité

La zone de 250 km² censée accueillir les déchets radioactifs de moyenne et haute activité sera -d'après le planning de l'Andra - en exploitation pendant 100 ans. Et pendant 100 ans, les "colis" radioactifs pourront être retirés : c'est le principe de réversibilité demandé par la loi du 28 juin 2006. On peut légitiment se demander pourquoi 100 ans et non pas 1000 ou 9999 années, les déchets à haute activité restant dangereux pendant plus 100 000 ans. Aberration législative ? C'est en tout cas le seul point d'accord entre scientifiques et militants anti-nucléaires pour des raisons différentes : pour Marc-Antoine Martin, "plus vite c'est fermé, plus vite c'est sûr", pour l'une des militantes rencontrées plus tard dans la journée, "100 ans, c'est tout bonnement arbitraire". Quoiqu'il en soit, "une réversibilité éternelle est tout simplement impossible" (Jacques Delay).

Et à cette date butoir, les galeries seront intégralement bouchées et le sous-sol sera scellé grâce à la bentonite, de l'argile aux propriétés "gonflantes".

 

Les questions qui ne fâchent pas tant que ça

Voilà, en une synthèse très schématique le projet d'enfouissement Cigéo. Le site de l'Andra ne manquent pas de ressources : sur les MA et les HA, sur la composition des "colis" ou sur l'analyse du sol. Passons donc aux questions qui nous intéressent : les risques d'un tel projet.

Et si la Meuse sombrait dans une ère glaciaire ?

- Aucun risque, la glaciation n'atteindrait que 170 mètres de profondeur et n'aurait lieu que dans 20 000 ans au plus tôt.

Et si le site était victime de secousses sismiques ?
- Aucun risque, les installations sont à côté de la faille de la Marne, mais pas dessus. Elles sont proches d'une zone de faiblesse, mais pas sur celle-ci. De plus les galeries ont une structure tubulaire. Soit.

Et si la nappe phréatique était touchée ?

- Aucun risque, les propriétés de l'argile sont telles, que ce type de pollution est à exclure. De plus "l'eau est l'ami du stockage" (dixit Jacques Delay) : c'est elle qui va assurer le scellement des galeries en gonflant l'argile.

Et les terres ?

- Aucun risque. Cf. réponse précédente : pas de fuite dans l’eau = pas de terres touchées. D'autant que ce sont 250 km² qui seront occupés uniquement par le site...

 

La Maison de la Résistance

C’est en 2004 qu’est créée l’association Bure Zone Libre (BZL) à l’initiative d’antinucléaires de France et d'Allemagne : ils achètent avec le réseau Sortir du nucléaire, un vieux corps de ferme lorrain à rénover au cœur du petit village de Bure. L’objectif de cette maison : donner un contrepoint sur les questions liées au nucléaire.

Mais alors pourquoi ça râle ?

Les arguments scientifiques sont donc très clairs : il est possible d’enfouir ces déchets hautement radioactifs sans problème. Tant que le tapis est suffisamment large et épais, tout est possible. Et ce, à long terme, jusqu’à la totale absence de dangerosité. N’avalons tout de même pas une couleuvre sans avoir goûté à la vipère. Cette visite du laboratoire, mettant en avant l’absence de risque semble quelque peu édulcorée. Direction la maison de la résistance à la poubelle nucléaire de Bure, à la rencontre de militants anti-nucléaires.

 

Même si on se trompe, ce sera toujours mieux qu'en surface.

Marc-Antoine Martin, géologue

Sous terre ou en plein air ?

"Accumuler les déchets et accepter l'enfouissement, c'est cacher ces résidus qui sont toxiques et mortels sur des milliers d'années." Pour cette militante anti-nucléaire anonyme, ces déchets doivent rester sous nos yeux et les modalités de traitement doivent être soumises à un débat. L'objectif des anti-nucléaires est l'arrêt de la production de déchets et donc l'arrêt pur et simple du parc nucléaire : cacher des déchets sous le sol pour justifier le renouvellement du parc et la poursuite de l’exploitation nucléaire n'est pas une solution viable et responsable. Pour les scientifiques de l'Andra, le projet Cigéo est "actuellement la seule solution existante sur terre, personne n'en ayant avancé d'autres" et "laisser à la surface des déchets n'est pas une solution responsable et viable". Un dialogue de sourd.

 

Le déchet en bout de chaîne de cette industrie est le talon d'Achille du nucléaire. 

Une militante antinucléaire

La pollution de l'eau et des terres

Mais au fait, y-a-t-il eu des précédents qui ont su installer ce dialogue de sourd ? La méfiance vis-à-vis du discours scientifique a un passif. Aux Etats-Unis, le Waste Isolation Pilot Plant est le seul centre de stockage sous terre (655 mètres de profondeur) de déchets radioactifs. L’exploitation a débuté en 1999 et, en 2014, le site a essuyé son premier incident nucléaire. Bilan : vingt-et-un ouvriers contaminés, du plutonium et de l'américium échappés à des kilomètres à la ronde et une installation intégralement contaminée. Certes, la technologie a évolué et le milieu d’accueil des déchets est différent à Bure, mais le risque zéro n’existe pas. L’autre point de discorde concerne les trajets des déchets : il faut bien acheminer, d’une façon ou d’autre, les déchets nucléaires actuellement entreposés à ciel ouvert (ou presque) à La Hague. Pour l’heure, seuls les trains Castor peuvent remplir cette tâche, une solution vivement critiquée outre-Rhin par les antinucléaires. 

 

Interview d'une militante antinucléaire :

 

 

Et le campement dans tout ça ?

Ces arguments sont partagés par les participants au camp antiautoritaire et anticapitaliste. Le collectif "Vladimir, Martine & Co" qui a organisé, depuis quelques mois déjà, cet événement ne veut pas circonscrire les débats au cas de Bure : il s’agit de partager d’expériences de luttes en France et dans les pays limitrophes. Le choix de Bure est symbolique et il n’est en aucun pour le moment de créer une "zone à défendre", même si "se retrouver ici à beaucoup, ça peut permettre de donner un coup de force à la lutte contre le projet d’enfouissement". Ce sont quelques centaines de militants qui ont répondu à l’appel du collectif de toute la France, de l’Allemagne, d’Angleterre et de Russie selon le collectif. 

Aucune image ne peut sortir du camp et il est impossible pour les journalistes de rentrer dans le camp : "Dans la plupart des mouvements de lutte, la presse a rarement été du côté des manifestants et ne remet pas en question l’ordre établi, la parole émerge du mouvement." Méfiance donc. Deux militants, qui veulent garder leur anonymat, sont chargés d’accueillir ces derniers à l’entrée. Le camp est placé sur un terrain prêté par un opposant au projet et est autogéré, tout le monde met la "main à la pâte" : "Chaque petit groupe à une liste de tâche à effectuer, l’organisation se régule automatiquement." Pour cette raison aussi, cette action pourrait durer plus longtemps que prévu : sans dieu ni maître, certains participants pourraient décider de rester quelques jours de plus…

Pour un militant du camp, "on a déjà gagné parce que nous ne sommes pas résignés". Les habitants si : depuis vingt ans, depuis l'implantation du laboratoire, depuis les milliards déjà injectés dans ce projet et devant la promesse de mille à deux mille emplois créés dans cette région désertée, la plupart des habitants se sont résignés à voir le projet Cigéo se concrétiser tôt ou tard.

"Zone à défendre ? C’est un raccourci"

 

Dernière màj le 8 décembre 2016