Burundi : ils ont tué la démocratie

ARTE Reportage - samedi, 30 mai, 2015 - 18:35

Pays : Burundi

Tags : crise politique, Putsch

Mai 2015, le Burundi s'enflamme. L'annonce faite par le président Pierre Nkrunziza de briguer un troisième mandat jugé anticonstitutionnel a jeté dans les rues de Bujumbura des dizaines de milliers de manifestants qui craignent l'instauration d'une dictature. 

 

Au quartier de Musaga, foyer de l'insurrection, Fanny, chef révolutionnaire tente d'organiser 1000 hommes pour entrer jusqu'au centre-ville et faire entendre leur voix. Les siens se battent avec des pierres, des cocktails Molotov, la police et les milices du président qui les affrontent, répondent par des rafales de kalachnikov.

Les jours passent, la confrontation s'installe. Les lynchages de miliciens du parti présidentiel marquent le basculement des manifestations dans la violence. Pendant que sa capitale brûle, le président Pierre Nkurunziza fait campagne dans des provinces où les radios sont coupées, il parle de paix et de son thème favori : la démocratie

Plus de cent mille Burundais ont fui les milices du président pour se réfugier dans des camps des pays voisins. Au Rwanda, ces réfugiés dénoncent la terreur des milices du président qui ont promis de les exterminer s'ils restaient au Burundi. Mi-mai, des généraux rebelles tentent un putsch. Pour une journée, les manifestants de Musaga atteignent le centre-ville et se prennent à rêver de démocratie. Un espoir vite envolé et réprimé dans le sang. Le président Pierre Nkurunziza revient en force, mais Fanny et les siens n'ont pas dit leur dernier mot...

Burundi : ils ont tué la démocratie

De Charles Emptaz et Pierre Creisson – ARTE GEIE / La Bonne Prod – France 2015

 

 
Notre entretien avec le réalisateur

Le Burundi est un Etat d’Afrique de l’Est situé sur les bords du lac Tanganyika, entre le Rwanda, la Tanzanie et la RDC. D’une superficie plus petite que la Suisse, il compte parmi les 10 pays les plus pauvres de la planète. Sur l'indice du développement humain des Nations Unies, Burundi occupe en 2014 la 180e place sur 187. Sur une population totale de 10 millions d’habitants, les Hutus représentent 85 % et les Tutsis 14 %.                                                                                            

A quand la paix au Burundi ?

 

Des réfugiés hutus dans un camp près de la frontière avec la Tanzanie, en 1995. ALEXANDER JOE / AFP 

Pendant 10 ans, le Burundi a vécu en paix. A présent, le pays pourrait bien une nouvelle fois sombrer dans la guerre civile. D’après les Nations unies, ces dernières semaines, par peur de voir la situation dégénérer ce sont plus de 100 000 personnes qui ont fui vers les pays voisins, en premier lieu le Rwanda.

A l’origine des tensions, l’annonce par le président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat, ce qui est interdit par la constitution. A la tête de ce petit pays de l’Afrique des Grands lacs depuis 2005, il a été réélu en 2010 avec 91 % des suffrages. Jamais un président n’a exercé le pouvoir aussi longtemps au Burundi. Depuis l’indépendance en 1962, le pays a vu se succéder les régimes au gré des coups d’Etats et du conflit sans cesse ravivé entre Tutsis et Hutus.

 

Les deux anciens présidents Jean-Baptiste Bagaza (Tutsi) et Sylvestre Ntibantunganya (Hutu ) aux négociations pour un accord de paix à Arusha en 1999. ALEXANDER JOE / AFP

 

Les ennemis de l’époque coloniale

Tout comme le Rwanda, le Burundi faisait partie de l’Afrique orientale allemande. Après 1918, il est passé sous administration belge. A l’époque, les puissances coloniales savaient déjà exploiter les rivalités ethniques.

Avec l’indépendance du pays, les Tutsis accèdent au pouvoir. A partir de 1972, cette minorité a de plus en plus recours à la violence pour mater le soulèvement hutu, ce qui a entraîné l’exode de nombreux Hutus, notamment en Tanzanie. En 1993, les deux ethnies parviennent à un compromis provisoire avec l’élection à la présidence de Melchior Ndadaye, un représentant de la majorité hutue.

 

L'entrerrement du président hutu assasiné Melchoir Ndadaye en 1993. ALEXANDER JOE / AFP

 
7 ans de guerre civile

Trois mois après avoir été élu, Melchior Ndadaye est assassiné par des soldats tutsis. Le pays plonge alors dans la guerre civile. 300 000 personnes perdent la vie dans les combats, des centaines de milliers d’autres fuient le pays. Des événements qui passent presque inaperçus, la communauté internationale ayant les yeux rivés sur le génocide perpétré au Rwanda voisin en 1994. Ce n’est que sept ans plus tard, après une médiation de longue haleine menée par le président sud-africain Nelson Mandela que les représentants du gouvernement tutsi et des milices hutues signent un accord de paix à Arusha, en Tanzanie.

L’accord fixe des quotas ethniques pour le parlement, le sénat et l’armée qui doivent être pourvus à 60 % par des Hutus et à 40 % par des Tutsis. Une commission Vérité et réconciliation est nommée pour faire la lumière sur les crimes commis au Burundi depuis 1962, mais, à l’heure qu’il est, elle n’a toujours pas débuté ses travaux. Avec les accords de paix de 2005, la guerre civile prend officiellement fin. La même année, l’assemblée nationale et le sénat désignent Pierre Nkurunziza président.

 

Le président sortant, Pierre Nkurunziza en mai 2015.

 

L’union des Hutus et des Tutsis

Mais la soif de pouvoir du nouveau président va replonger le pays dans la violence. Tout porte à croire que Pierre Nkurunziza, qui appartient à la majorité hutue, cherche à attiser le conflit ethnique. Selon certaines rumeurs, les Imbonerakure, ligues de jeunesse du parti au pouvoir CNDD-FDD, tiendraient des listes recensant l’appartenance ethnique des Burundais. Pourtant, depuis le printemps 2015, ce sont aussi bien des Tutsis que des Hutus qui descendent dans la rue pour manifester contre leur président, surtout dans les villes du pays. Mais le souvenir de la guerre civile et de ses atrocités est encore bien présent dans les esprits et personne n’ose encore miser sur une quelconque alliance.

Le Burundi n'est pas le seul pays africain où le président essaie de s'accrocher au pouvoir. Fin octobre 2014 les citoyens du Burkina Faso ont chassé du pouvoir leur président Blaise Compaoré, à la tête du pays pendant 27 années. Il voulait changer la constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat. Retrouvez dans notre carte interactive les autres présidents africains qui veulent à tout prix se maintenir en fonction.