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Burkini : "La France cherche à rendre l’Islam invisible"

Pays : France

Tags : Islam de France, Débat

Burkini : le mot est plus présent sur les lèvres que le vêtement sur les plages. Il désigne une tenue de bain portée par certaines femmes musulmanes. Plusieurs mairies françaises ont signé des arrêtés interdisant son port sur la plage, dont certaines après la dispute qui a opposé le 13 août une famille d'origine maghrébine à des habitants de Sisco en Corse. Toutes justifient leur décision par une volonté "d'apaisement" pour éviter des "tensions". Mais c’est surtout une manière de rassurer la population française après les attentats et de canaliser la montée des discours d’extrême-droite. Face à la polémique, de nombreux médias étrangers ont réagi : pour eux, la France se trompe de débat. Pour mieux comprendre ce que cache l’interdiction du burkini, ARTE Info a interrogé trois experts.

Pourquoi interdire le burkini maintenant ?

On remarque dans les discours politiques une volonté croissante de rendre l’Islam invisible"

Philippe Portier - 17/08/2016

De la Corse au Pas-de-Calais en passant par la Côte d'Azur, sept municipalités françaises ont déjà pris un arrêté interdisant le port du burkini sur leurs plages. Le 27 juillet, le maire républicain de Cannes donnait le ton. La fièvre des interdictions pourraient bientôt enflammer d’autres villes côtières. Ces réactions sont motivées par le sentiment de peur surgi après les attentats. Mais selon Philippe Portier, spécialiste de l’histoire de la laïcité, le débat est ancien. En 2013 déjà, la ville de Mandelieu-la-Napoule, près de Cannes, lançait le premier pavé dans la mer en interdisant le port du vêtement. "Depuis 20 ans, le rapport de la France à l’Islam évolue", explique le chercheur. "On remarque dans les discours politiques une volonté croissante de rendre l’Islam invisible”.

De nombreuses personnalités politiques associent en effet l’Islam à une forme de communautarisme politique et de repli sur soi. Ainsi Jean-François Copé, ex-président de l'UMP, voit dans le burkini "une énième provocation des intégristes islamistes", qu’il s’empresse de vouloir combattre par la rédaction d’un code de la laïcité. Sur ce sujet, la législation française est pourtant plus stricte que celle appliquée en Allemagne ou au Royaume-Uni. Deux lois sont déjà venues ponctuer le débat en France : celle de 2004 qui interdit le port de signes religieux dans les écoles publiques et celle de 2010 sur la dissimulation du visage dans les lieux publics.

La France et la Belgique sont les deux seuls pays européens à avoir interdit le voile islamique intégral. Les contrevenantes risquent une amende de 150 euros ou un stage de citoyenneté. En 5 ans, 1600 amendes ont été distribuées. La moitié d’entre elles ont été payées par l’homme d’affaire franco-algérien Rachid Nekkaz. Ailleurs en Europe il n'y a aucune loi générale, mais de nombreuses initiatives locales, comme en Suisse ou en Italie.

Le port du burkini va-t-il à l’encontre des idées républicaines françaises ?

Il faut arrêter de penser que ces femmes sont victimes de leur religion."

Jalila Sbaï - 17/08/2016

Selon les maires responsables de l’interdiction, le burkini pose un double problème : l’exhibition de signes religieux nuit au principe de laïcité et constitue une menace à l’ordre public. Derrière ces deux grands principes, c’est le rôle de l’Etat qui est en jeu : "Il y a actuellement une position dominante en France qui consiste à dire que l’Etat joue un rôle émancipateur et doit imposer ses valeurs, quitte à employer la manière forte", analyse Philippe Portier. Pour le chercheur, cette vision est dangereuse car elle établit un lien direct entre identité et violence, "comme si le fait d’affirmer son identité religieuse débouchait nécessairement sur du terrorisme". Pourtant, ces femmes qui portent le burkini ne valident pas les théories de Daech. Selon l’historienne Jalila Sbaï, spécialiste de la politique musulmane en France"il faut arrêter de penser que ces femmes sont victimes de leur religion et que l'État doit intervenir pour les libérer et leur donner une éducation.

 

Quelles conséquences pour les femmes musulmanes ?

Les femmes très pratiquantes risquent d’être stigmatisées ou de se sentir exclues.

Gabriele Boos-Niazy - 17/08/2016

Contrairement aux idées reçues, le burkini est un produit issu du monde occidental. Il a été inventé en 2004 par Aheda Zanetti, une Australienne d’origine libanaise, soucieuse d'adapter la culture musulmane au mode de vie occidental et de rendre les sports aquatiques plus accessibles aux femmes. "Dans les pays arabes, les femmes pratiquantes ont l’habitude de se baigner couvertes", explique Gabriele Boos-Niazy, présidente de l’Union d'action des femmes musulmanes à Berlin. "Leurs vêtements amples les empêchent de nager. Avec le burkini, cela devient possible."

Elle-même musulmane, Gabriele craint que le débat ne remette en cause l’intégration des femmes musulmanes dans la société française : "Les femmes très pratiquantes risquent d’être stigmatisées ou de se sentir exclues. Elles ne pourront jamais porter un bikini ou un maillot de bain. Leur pudeur est à la fois religieuse et culturelle. Elles devront donc rester confinées dans la sphère privée ou se baigner lors de voyages dans les pays autorisant le port du burkini, comme l’Allemagne ou la Turquie.

 

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© J.P NOEL

En interdisant le burkini, la France joue-t-elle le jeu des terroristes ?

Les discours politiques inspirent paternalisme et autoritarisme.

Philippe Portier - 18/08/2016

L’avalanche de discours politiques ayant suivi l’interdiction du burkini révèle la fébrilité de la classe politique. Pour Gabriele Boos-Niazy, celle-ci se sent coupable de ne pas avoir réussi à empêcher les attentats et cherche à rassurer la population en montrant qu’elle ne reste pas sans rien faire. Mais ce changement de ton n’est pas sans risque. "En principe, la doctrine libérale appliquée en France prône la pluralité des choix", explique Philippe Portier. "En privatisant la foi, les autorités réduisent cette diversité, avec des discours proches du paternalisme ou de l’autoritarisme." Choquée par l’amalgame actuel entre la religion et la violence, une partie des musulmans se sent rejetée par la société française qui dit pourtant vouloir les intégrer.

La rupture à l’intérieur de la société française est bien réelle. Selon le chercheur, elle ne cesse d’augmenter depuis les années 1990 : "Les musulmans inspirent de plus en plus la crainte pour de nombreuses personnes qui les considèrent, globalement, comme un 'danger pour le vivre-ensemble'. De leur côté, les musulmans sont de plus en plus inquiets de cette marginalisation". Pour le chercheur, ces divergences remplissent parfaitement l’objectif de Daech, qui est de créer une fracture au sein de la société française. "Ces divisions pourraient être apaisées par les dirigeants politiques. Mais leurs discours ne prônent pas la paix, contrairement aux autorités religieuses qui ont déjà tenté à maintes reprises de calmer le jeu." On se souvient en effet des musulmans et catholiques réunis après l’attaque de Saint-Etienne du Rouvray. A l’inverse, Manuel Valls appelle les musulmans à se montrer discrets et rappelle que la France "a des racines chrétiennes". "Ce discours politique actuel crée des murs plus qu’il n’établit des ponts", conclut Philippe Portier.

 

Dernière màj le 26 août 2016