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Birmanie : la malédiction des Rohingyas

Leur exode a fait des centaines, voire des milliers de morts. Nul ne le sait précisément, tant le sort des Rohingyas semble laisser le monde indifférent. En trois ans, cent mille d'entre eux auraient déjà fui la Birmanie, les camps dans lesquels ils sont parqués, les violences dont ils sont victimes... à bord d'embarcations de fortune et sous la coupe de trafiquants d'êtres humains.

Birmanie : la malédiction des Rohingyas

Les Rohingyas vivent pourtant depuis des siècles en Birmanie, majoritairement installés dans l'Etat d'Arakan proche de la frontière avec le Bangladesh. Bien que musulmans, ils s'étaient toujours considérés comme des Birmans à part entière. Une ethnie parmi d'autres dans un pays qui en compte plus de cent.

En 2012, des émeutes intercommunautaires ont mis fin à la relative indifférence dont jouissait cette communauté. Les Rohingyas sont devenus des parias, indésirables dans leur propre pays, victimes de discriminations et de violences de la part de la majorité bouddhiste.

Aujourd'hui, leur sort ne fait plus débat. Nombreux sont les Birmans qui souhaitent les voir quitter le pays. Même chez les bouddhistes "modérés", la haine des Rohingyas est devenue ordinaire.

Que signifie ce repli nationaliste et religieux ? Comment les adeptes du bouddhisme, religion a priori pacifiste, peuvent-ils encourager les violences islamophobes ? De quoi les Birmans ont-ils peur ?

A quelques mois des élections, la question des Rohingyas est devenue un enjeu politique, instrumentalisée par un gouvernement qui soutient ouvertement le mouvement 969, un groupe de moines nationalistes et xénophobes. Elle met en évidence la radicalisation d'une grande partie de la population birmane qui, depuis la révolution safran, cherche encore son identité. 

 

De Gwenlaouen Le Gouil, Brice Lambert et Jean-Laurent Bodinier – ARTE GEIE / Cargo Culte – France 2015

 

 

Ecoutez notre entretien avec le réalisateur
 

 

Qui sont les Rohingyas ?

Officiellement, le Myanmar (ex-Birmanie) compte cent trente-cinq groupes ethniques. Les Rohingyas, qui vivent le long de la frontière avec le Bangladesh, ne font pas partie de ce recensement. En 1982, cette minorité de confession musulmane a été privée de la nationalité birmane, devenant alors apatride. Depuis, les Rohingyas sont considérés comme des migrants bangladais, alors que la majorité d’entre eux ne parlent pas un traître mot de bengali. Ces lois ont dépossédé de la plupart de leurs droits civiques : on ne leur délivre plus de papiers d’identité, on peut à tout moment confisquer leurs terres, il leur faut une autorisation pour se marier et il leur est interdit d’avoir plus de deux enfants. D’après l’organisation humanitaire Gesellschaft für bedrohte Völker, les Rohingyas seraient l’une des minorités les plus persécutées au monde.

Un groupe ethnique éclaté en Asie - Notre carte interactive

Epuration ethnique

Depuis juin 2012, les violences d’origine religieuse qui visent les Rohingyas ont pris de l’ampleur. Des villages ont été incendiés et beaucoup de leurs habitants battus à mort par une population déchaînée, majoritairement bouddhiste. Auparavant, le mouvement nationaliste 969 que dirige le moine bouddhiste Wirathu (dit aussi "le Ben Laden birman") avait mené des campagnes de dénigrement qui se sont soldées par ces actes de violence. La police n’intervient quasiment jamais, et parfois, elle participe même aux violences. Le 23 octobre 2012, le village Yan Tai était la cible d’une foule en colère. Un survivant de 25 ans a déclaré à l’organisation Human Rights Watch (HRW) que les forces de l’ordre avaient préalablement confisqué aux villageois les bâtons et autres armes avec lesquelles ils entendaient se défendre. Il raconte : "Les soldats nous ont demandé de rester calmes, ils ont nous promis de nous protéger, de nous sauver. Nous leur avons fait confiance. Mais ils n’ont pas tenu parole. Les gens nous ont roués de coups et ils ont tué sans aucune difficulté un grand nombre des nôtres. Les forces de sécurité n’ont rien fait pour nous protéger." Lire le rapport complet de HRW au sujet des violences commises en 2012 à l’encontre des Rohingyas.

Du 20 au 23 mars 2013, la ville de Meiktila, dans le centre de la Birmanie, a été le théâtre de violences entre bouddhistes et musulmans, qui ont fait au moins quarante morts et entraîné la destruction de plus de huit cents habitations. Faites glisser le curseur pour voir les images satellite de la ville avant et après ces émeutes.

 

Situation humanitaire précaire

Les survivants de ces attaques communautaires sont regroupés dans des camps de réfugiés. Mais là-bas, les conditions de vie sont préoccupantes : il y a un manque criant d’eau potable, de nourriture, de couvertures, de tentes et d’installations sanitaires. Quant aux organisations humanitaires internationales, elles n’ont qu’un accès restreint à ces camps.

Fuite à l’étranger

De nombreux Rohingyas nourrissent l’espoir de trouver un avenir meilleur dans un des pays voisins. Mais avant de s’y rendre, ils doivent payer un bakchich à la police qui monte la garde sur la côte, puis donner mille dollars aux passeurs auxquels ils confient leur destin. Il est fréquent que ces hommes et ces femmes soient victimes du trafic d’êtres humains et vendus comme esclaves. Ceux qui survivent à la traversée en mer n’obtiennent aucune aide à leur arrivée : les pays riverains ne leur reconnaissent pas le statut de réfugiés et les renvoient au Myanmar ou les internent dans des camps dont les conditions de vie sont similaires à celles des camps de réfugiés. 

Dossier : Donatien Huet, Uwe Lothar Müller, Janina Schnoor